Un attachement

Critique | Un pincement au coeur, Guillaume Brac, 2025

Au temps des départs, les liens s’inquiètent, tracassent, le nœud va t-il se détacher ? Devant la caméra de Brac, début d’été ou fin d’année scolaire, deux amies, Linda et Irina, s’interrogent sur les relations, la leur d’abord.

Linda ne sera pas là à la rentrée, elle déménage une nouvelle fois d’ici, Hénin-Beaumont, un lieu de routines, d’ennuis et d’instants de joie. Filmer Linda et Irina, c’est avant tout filmer l’amitié, mais l’amitié dans son temps dur ; celui de la crainte de la fin, de l’abandon, du pincement au cœur que la distance et la potentielle rupture, infailliblement, provoquent toujours. Dès lors, que faut-il faire dans ces cas-là ? Se préserver de l’attachement ou le mettre en place en prenant le risque des conséquences ? Il n’y a pas de réponses fixes, ou juste des ouvertures. De cet âge des constructions, fin de l’adolescence, se sont des questions qui se posent, se disposent, et ce moyen métrage expose les singularités des différentes psychologies, des vécus, des rapports aux autres, ouvrant les pistes de leurs possibles déterminismes.

Entre le lycée, Auchan, la gare et la plage, le quotidien pourrait paraître morne, mais la puissance du lien entre les deux adolescentes, leurs perturbations – fruits du nouveau départ qu’implique le déménagement – leurs questionnements amoureux – fruits d’une conscience enfouie d’un patriarcat structurel (il a « des trucs qui me font penser à mon père », exprime Linda, doutant d’un jeune garçon pour qui l’attache survient) – leurs projections dans l’avenir – fruits d’une génération qui rêverait de « percer » sur TikTok – sont des espaces de réflexion, de doute, de conseil et de partage qui les remplissent d’une consistance robuste. Ce sont les doutes d’un âge, d’un genre, et les doutes d’un moment décisif : le passage prochain vers l’âge adulte, une transition.

Il faut apprendre à « enregistrer le bien », mais « tu vois le mal partout » qu’elles se disent lors d’une de leurs nombreuses causeries face caméra. Mais dans ces conditions, comment donc vivre l’attachement ? Guillaume Brac observe une nouvelle génération souhaitant faire mieux, tenter la bienveillance et la consolation. À la fin du film, Linda, paniquée de perdre son lien avec Irina, dit que c’est la « pire erreur de toute [sa] vie, de [s]’attacher à quelqu’un ». S’ouvre alors la saison des amitiés, celle des chaleurs, du soleil et de l’été ; s’ouvre ensuite leur nouvelle vie ; d’un attachement à une imbrication dans le monde des grands – lâcher l’enfance ; devenir adulte reste un pincement au cœur. On change de ville comme on grandit. Craindre l’avenir, c’est bien ce qui rassemble tout un chacun, et nous rapproche de Linda comme d’Irina.

Un pincement au cœur de Guillaume Brac, en salles le 2 avril 2025.