Critique | Un grand raccourci d’Armand Foëx et Clément Devilliers | 2026
Il y a deux ans, lors de la présentation au festival de Cannes de Vingt Dieux de Louise Courvoisier, nous avions théorisé l’existence dans le paysage français des films magnets cordons bleus. Le principe est simple : un premier ou deuxième film français se déroule dans une « province » française et pose un regard tendre sur une jeunesse désoeuvrée. Généralement, ces films allient au genre social l’intention d’ancrer leur récit avec des éléments issus du terroir local. Depuis, la théorie s’est confirmée par de nouveaux exemples (Partir un jour, La Pampa, L’épreuve du feu). Quelques défauts germaient de manière récurrente : une sur-écriture loin d’un réalisme donné par la dite région, qui pouvait entraîner alors l’étrange sensation d’un décor utilisé à des fins purement économiques, tampon de l’aide aux région obtenue en échange de quelques plans cartes postales, et d’une équipe de tournage locale.
Magnet cordon bleu Côtes d’Armor
Un grand raccourci, premier film d’Armand Foëx et Clément Devilliers (connus sur YouTube pour leur duo Armand et Clément), rentre parfaitement dans la catégorie. Le film se passe en Côtes-d’Armor, avec une réactivation de la comédie teenage, à travers le destin de quatre adulescents qui tentent de se forger un avenir : Corentin (Jules Porier) et son frère Grégoire (François Le Bris) relâchent des rats dans des fermes pour pouvoir les dératiser ensuite et renflouer le restaurant de leur père avec l’argent gagné, pendant que Maeva (Louise Labèque) inscrit Louise (Sarah Montpetit) à un concours de miss, afin de promouvoir ses bijoux en toc.
Le premier problème de ce grand raccourci réside dans le manque d’exploitation de leurs histoires : si on voit effectivement les frères relâcher les rats, la « dératisation » sera systématiquement hors champ, rapportée par un Corentin victorieux, alors qu’il y avait par exemple un potentiel comique à la poursuite des rongeurs. Quant à l’affaire de l’arnaque des bijoux, elle est vite écartée au seul profit du concours, et aux rivalités entre les deux jeunes femmes et Candice (Anja Verderosa), une autre candidate qui a sacrifié un an de sa vie pour passer ce concours.
On n’y voit rien
Passons sur la grande originalité de raconter dans une fiction en 2026 une rivalité entre femmes pour un concours de beauté (ça fera sûrement folklo’ pour les CSP+ qui verront le film au mk2 Beaubourg). Le film escamote ses situations comiques pour s’embourber dans des clichés d’écriture sur la jeunesse en campagne : Corentin n’arrive pas à surmonter le deuil de sa grand-mère décédée (la subtile utilisation de Mamy Blue de Nicoletta à la fin du film fait vraiment kitsch), quand Grégoire, lui, n’arrive pas à couper le cordon avec son frère et son père pour partir vivre sa nouvelle vie à Angers. Le dialogue entre Maeva et Louise durant un shooting photo : « – T’as un énorme secret ? – …Non. – Mais, ne le dis pas ! » s’applique accidentellement au film lui-même, donnant presque raison aux regards que portent les adultes boomers sur la jeunesse, alors que c’est là l’inverse de son but. Le film n’est rien d’autre qu’une coquille vide pénible d’un duo qui n’a finalement rien à raconter, si ce n’est de dire dans toute la presse qu’ils ont réussi à faire un film sans rien y connaitre. Conclusion : faire un film leur importait plus que de raconter quelque chose.
On pourrait se dire que si film ne narre rien, peut-être révèle-t-il alors quelque chose. Force est de constater que la mise en scène n’est pas à la hauteur de la comédie promise (la comparaison avec le très réussi Super Bourrés de Bastien Milheau rend ici les tentatives d’humours ratées), et que les Côtes-d’Armor ne sont pas plus mises en valeur (cela pourrait se passer ailleurs en France). Le film ne révèle même pas son quatuor d’acteur⸱ices (quintet si l’on inclut Anja Verderosa), qui ont tous⸱tes déjà joués le même rôle dans de meilleurs films, et le mal est d’autant plus grand lorsque le film prétend révéler de nouveaux et nouvelles comédien⸱ne⸱s : à l’annonce des résultats du premier tour du concours de miss, un plan large donne à voir Sarah Montpetit et Anja Verderosa au milieu de figurantes, en attente. Par l’issue donnant la seconde gagnante, on se prête à rêver d’une autre histoire, celle d’un duo de réalisateurs qui accepterait de prendre des risques, de filmer d’autres visages que le cinéma français n’a pas déjà filmé. Un grand raccourci est à l’image de ce qu’est devenue la théorie des magnets cordons bleus depuis deux ans : si l’idée de nouvelle cartographie du cinéma français est merveilleuse, la réalité, elle, est à la traîne.
Un grand raccourci d’Armand Foëx et Clément Devilliers, au cinéma le 12 août 2026

