Critique | Dry Leaf d’Alexandre Koberidze, 2026
Une tendance critique peut venir à louer une forme de radicalité, prétextant que celle-ci serait le symptôme d’une vision sans concession, voire l’aboutissement d’un projet esthétique. On vante volontiers l’œuvre qui se radicalise, rarement lorsque celle-ci concède des parts au marché, quand bien même le succès en salles serait au rendez-vous. Il faut dire que ce que nous promettent ces films moins évidents, moins lisibles, c’est un affranchissement des contraintes économiques, une indépendance croit-on vis-à-vis de tout ce qui pourrait d’une manière ou d’une autre corrompre la sainte vision artistique. La croyance en une autonomie des films face au commerce n’est pas seulement illusoire, elle empêche de penser efficacement les choix d’une mise en scène : nous avons besoin de situer son effort au sein des dynamiques de production. Et puis, il n’y a que des situations, pas de règle : le minimalisme forcené ne devrait par nature pas vouloir beaucoup mieux que la débauche industrieuse, et il est facile d’y voir les deux extrémités d’un rapport viril à la mise en scène – pureté de la soustraction d’une part, exubérance de l’addition d’une autre. Reste l’affect d’un spectateur que le degré de sophistication poussera vers James Benning ou James Cameron.
Si Dry Leaf est magique, ce n’est pas qu’en raison de sa radicalité, encore moins de sa pauvreté. Celle-ci résulte d’un choix, d’une méthode, et un tel film n’a pu l’être que par un effort de conscientisation des moyens de production. C’est en revanche bien un argument commercial qui accompagne la sortie en salles du troisième long-métrage du géorgien Alexandre Koberidze – inespérée au regard d’un produit réputé invendable depuis sa première à Locarno à l’été 2025 –, et qui a à voir avec sa facture si singulière : d’une durée de trois heures, et en provenance d’un territoire peu représenté dans l’exploitation française, le film ajoute à sa peine le fait d’avoir été tourné avec un téléphone cellulaire, un Sony Ericsson de 2008. Si une mode dans le creux des années 2010 vantait la possibilité de tourner des films intégralement à l’iPhone, ce dont l’industrie s’est saisie volontiers pour sa communication (le génial Unsane de Steven Soderbergh, 2018) ou à grands renforts de sponsoring de la part d’Apple (l’affreux Life is but a dream de Park Chan-Wook, 2023), l’effort n’est pas du tout le même pour Dry Leaf : ici, l’argument est celui d’un recul technologique, d’une dégradation volontaire.
La relation qu’entretient le cinéaste avec l’image de son téléphone provient d’une négociation pratique entre lui et le réel : ayant longtemps été son outil de communication quotidien, il s’est laissé séduire par le grain si singulier de sa caméra intégrée afin de tourner son premier long-métrage en 2017 (Let the Summer never come again). Il y revient moins d’une décennie plus tard, cette fois par choix, après avoir pourtant goûté à un rapport à l’image davantage aux normes de l’industrie. C’est que, on le verra, Alexandre Koberidze n’est guère un faiseur comme les autres. Le résultat est criant : l’image qui paraît sur l’écran est saccadée, floue, plate et sans relief sur le modèle des eaux-fortes tardives de Gauguin, lui qui avait solutionné les limites de sa peinture par un appauvrissement de sa technique, et qui s’était affranchi de règles élémentaires de la composition picturale afin de confectionner de tous petits objets aux textures irréelles et dont la pigmentation semblait magique. En cadreur génial, Alexandre Koberidze construit avec minutie un univers couleur impressionniste. L’image ainsi définie accompagne la lente émancipation narrative au travail dans la longueur du film : le prétexte de l’enquête menée par Irakli, père de la disparue, se fait dévêtir de tout son sensationnalisme par le prisme d’une image qui nous invite à perdre les traces du tangible (afin, on l’a dit, de mieux se saisir de l’invisible). Un true crime sans cadavre, ni indices ; seulement les terrains de foot que Lisa était partie photographier dans les collines, avant de ne plus donner signe. L’enquête qui tient la narration sera d’ailleurs close de façon fortuite, et sa résultante sonne comme une morale de manga (vous savez, le : « l’important n’est pas le trésor mais les amis que l’on se fait en chemin…! »). La véritable enquête se fait bien côté spectateur, qui hallucine la splendeur d’un univers à mesure que le film se dévoile : on se prête au jeu de la chasse aux terrains de foot, et dans les cadres on repère anomalies, disjonctions ou traces animales. Dry Leaf est un film particulièrement joueur : un truc de mise en scène intervient dès la première scène dialoguée, dans laquelle Irakli intervient avec un personnage qui n’apparaît pas à l’écran. Il est invisible, peut-être est-ce un fantôme – forcément, on cherche du symbole, une métaphore : il n’y en a guère… Et précisément l’univers se construit sous nos yeux lorsqu’un, peut-être deux ou trois autres figurants n’apparaissent que invisibles, sans qu’aucun liant théorique n’existe. On comprend mieux le titre : une balle est tirée dans les premières secondes du film, mais nous ne savons jamais où ni quand celle-ci va retomber. Un tel film ne se solutionne pas.
Au Parc des Princes face au Bayern de Munich, la magie a opéré au prix des 70 millions d’euros de transfert de Khvicha Kvaratskhelia. Dans l’arrière-pays de Tbilissi, le football le plus magique s’est négocié le long des routes, au prix d’un vieux téléphone.
Dry Leaf de Alexandre Koberidze, au cinéma le 8 juillet 2026

