Critique | Chasseurs et Chamans (2003) | Dossier Raymond Depardon
Deux pieds nus qui avancent dans la forêt, puis d’autres corps seulement vêtus d’armes entre les feuillages et les rayons lumineux qui s’y infiltrent dans un grand silence. La caméra, tenue par les mains du cinéaste, vacille un peu, elle s’enfonce avec ces hommes aux yeux grands ouverts. Ils regardent en hauteur, hors-champ, guettant le moindre indice, le moindre mouvement à même de combler leur quête, leur chasse. Leurs gestes intriguent, l’un d’eux griffonne d’une petite pierre l’écorce d’un tronc, puis se frotte méticuleusement le contour de son visage avec. Ce sont des chasseurs Yanomami. Le sexe découvert et les fesses nues, ils errent avec autant de calme que de sérénité. La patience se lit dans leurs mouvements, ils ne craignent rien, pas même la présence étrangère du cinéaste. La caméra est des leurs ; nous sommes des leurs. Mais sans appâts pour autant, cette première partie du court-métrage titré sobrement Chasseurs et Chamans n’aura guère d’autres événements que cette promenade. À en croire les têtes levées, les yeux au ciel, il se passe des choses en hauteur, néanmoins l’objectif reste à terre, ligné sur ces hommes, car ce n’est pas la chasse qui se trouve passionnante, mais ses chasseurs, leurs corps et leur décor, une toile de végétaux qui barricade toute potentielle profondeur de champ. Ils sont, telle une peinture, des représentations humaines sur un fond presque uni, des figures, des symboles, l’évocation de tout un monde inconnu. La frontière est toujours maigre entre la simple observation cinématographique et la maladroite objectification curieuse et blanche. Ici, le voyeurisme intrinsèque de l’enregistrement se garde bien de trop en faire. Tout semble simple. Des déplacements de caméra à l’enchaînement monté des plans, Raymond Depardon trouve une place qui paraît juste, qui paraît sobre et ainsi sérieuse, attentive. La distance est la bonne, le regard est captif et le leur captivé. C’est un balancement de pupilles, des paupières entraînantes : un grand secret semble logé dans cette forêt – l’impénétrable sans doute. L’ébahissement ému de quelques rares images, précieux trésors bénis par le silence. Chasseurs cueilleurs, parfois pêcheurs, avant tout et partout vagabonds contemplateurs, songeurs, possiblement muets poètes et bons promeneurs.
Puis, comme le titre l’annonçait, la seconde partie pénètre l’univers de quelques chamans. La transcendance par les conduits nasaux et tout un cosmos intérieur qui se révèle dans le fond des yeux. Des costumes et des dessins, des petites feuilles dans les oreilles et des plumes sur les épaules, le regard défoncé, les dents serrées, sourires coquins. Tel un rituel de maîtrise, accroupi ou assis, ces chamans se farcissent de la poudre yâkoana, l’hallucinogène naturel. Et la séance débute sous les regards de quelques-unes dans les hamacs. Tous se lèvent en chantant ou récitant quelques paroles que nous ne saurons comprendre. Tout commence en plans rapprochés, cassant les corps, coupant les bribes de peaux et les visages, la caméra éprise par une frénésie de fixités un peu perdues. Ce sont des corps délirants, ils crient, se touchent, ils grognent, se frottent. Nous découvrons qu’ils ont tous l’exact même bas : un tissu fin, d’un rouge orangé, short de footballeurs. Comme une équipe, l’hypnose se vit collectivement. Depardon l’observe à distance ; la vie intérieure doit se préserver. Puis la fin, la chute, le calme, on redescend : la caméra reprend du recul, quelques plans d’ensemble guettent les individus dans l’apaisement qui semble bien mérité. Au village, les autres jouent au ballon. Et en un plan la vie reprend, le film s’achève. Chasseurs et chamans ont leurs occupations que leurs blasons supposent. En une moitié d’heure, deux activités rituelles, culturelles et collectives se sont enchaînées. Des bribes perdues, peut-être synthétiques, possiblement curieuses, assurément concises ont émergé. L’étrangeté de l’ailleurs aura toujours une similitude avec le quotidien d’ici. Quoique l’on fasse, quoique l’on regarde, à la fin, c’est souvent le football qui permet la détente. Il n’y a pas tant d’atypie sur une même Terre ; tous les regards portent des yeux.

