Entretien avec Ildiko Enyedi pour la sortie de Silent Friend
Au beau milieu d’un épisode neigeux parisien, la découverte de Silent Friend d’Ildiko Enyedi en projection presse avait fait l’effet d’une éclaircie particulièrement bienvenue, dans un contexte cinématographique relativement pauvre depuis le début de l’année. Le rendez-vous est pris avec la cinéaste hongroise pour discuter et revenir sur une riche filmographie qui avait débuté sur les chapeaux de roue avec Mon XXème siècle en 1989, et qui nous avait particulièrement charmé en réunissant nos acteurs français fétiches du XXIème siècle dans L’Histoire de ma Femme (2021). C’est alors le début du printemps, les arbres sont en fleurs, et dans la grande salle d’un hôtel parisien très silencieux, Ildiko Enyedi cherche ses mots en français, avant de passer à l’anglais pour mieux exprimer sa pensée.
Tsounami : En découvrant vos films précédents, on a vu de nombreux points communs entre Silent Friend et Mon XXe siècle (1989) : mêmes motifs, une structure narrative construite sur plusieurs personnages… Est-ce conscient ?
Ildiko Enyedi : Non… C’est juste, vous savez, que chaque film vous reflète en tant que personne. C’est pour moi une nouvelle aventure à chaque fois. Je ne suis pas ce genre de cinéaste qui pense à créer une filmographie consciente : je crée dans la continuité de ma curiosité.
T : La sphère de lumière dans la salle de classe de Silent Friend peut rappeler les ampoules au début de Mon XXe Siècle, et aussi cette même obsession pour les inventions, les lumières…
IE : C’est vrai ! Cela me fascine depuis mon enfance : ce qui se passe dans la science, et tout ce qui concerne la passion que les scientifiques ont pour découvrir et ré-interpréter continuellement notre monde.
T : Dans vos films, il y a toujours un problème de communication entre les êtres humains, que vous travaillez ensuite avec plusieurs langues et cultures différentes. Comment gérez-vous ce cosmopolitisme dans vos films ?
IE : Pour nommer ce qui m’intéresse dans le langage, le mot juste serait la verbalisation. Créer des ponts pour communiquer. Très souvent, il y a des obstacles donc vous devez trouver un autre moyen de construire ce pont. Silent Friend parle de communications, mais spécifiquement de la possibilité de celles-ci, de leur appartenances, et aussi de leurs limites, de comment accepter ces limites avec bonheur ! Par exemple, dans l’histoire de Mon XXe siècle, il y a un personnage allemand qui ne parle pas anglais, et le personnage de Dora ne parle pas allemand, alors ils doivent trouver d’autres moyens… La manière fragmentée et imparfaite de communiquer est également très présente entre les humains, et pas seulement entre les plantes et les humains comme dans Silent Friend !
T : Le film est construit sur trois personnages, trois générations : est-ce pour incarner l’idée d’un siècle complet ?
IE : Il s’agit plus de la vie de l’arbre (le ginkgo, présent dans les trois temporalités, ouvrant et fermant le film, ndlr), qui est douloureusement plus longue que la vie des êtres humains. Par conséquent, je choisis des fragments de la vie de l’arbre, et trois est le plus petit chiffre pour déterminer un nombre. Cela a été décidé depuis le début de l’écriture.
Aussi, j’ai essayé de trouver des époques précises, où la perception humaine du monde et de sa place dans la nature a changé. Donc dans la partie des années 1900, c’est cette sorte de foi très naïve en ce que nous pouvons nommer chaque plante, chaque chose, que nous pouvons tout catégoriser, et que le monde fait sens ! Cette assurance candide a commencé à s’effondrer dans les années 1970, il s’agissait de nous réinventer, d’expérimenter avec nos sens, d’élargir notre perception, et c’était la première fois qu’étaient réalisées des expériences de communication avec le végétal. Et en 2020, cette expérience mondiale du Covid, où nous avons tous eu quelques moments pour repenser nos perceptions.
T : Est-il difficile de filmer cette dernière période ? Pour beaucoup de cinéastes, filmer des écrans ou des discussions avec des appels vidéo est quelque chose de plus compliqué qu’une reconstitution historique…
IE : Cela a laissé une forte empreinte sur tout le monde, surtout un sentiment de solitude. Je pense que cela a augmenté le souhait de connexion avec l’autre. C’est tellement intéressant que 2020 soit déjà considéré comme une période historique. Le travail de reconstitution était très conscient : quels objets font partie de notre vie quotidienne, quelles habitudes avait-on, comment trouver sa place ?
La technologie est en quelque sorte une marque de nos états d’esprit, de la façon dont nous imaginons le monde. Nous créons des outils, lesquels créent nos idées, et lorsque ces outils changent, les idées aussi. Cela me fascine. L’interconnexion entre la technologie et la fantaisie… Comment une histoire peut vous venir à l’esprit, et vous la tournez différemment, d’après une autre base technologique… C’est rafraîchissant d’en être conscient, et que nous l’explorions. J’ai eu tellement de chance de travailler avec l’analogique et le numérique, et avec différents types de capteurs numériques. Aujourd’hui, je suis tellement heureuse, on peut désormais choisir si librement dans sa manière de penser l’image…
T : Et dans vos films, la technologie est souvent traitée de manière positive !
IE : Ce n’est ni bon ni mauvais, la technologie nous reflète. Et oui vous avez raison, je ne critique rien dans Silent Friend : il s’agit de montrer l’imperfection et le flou des résultats de la science et de ses outils. Parce que dans leurs imperfections, ils servent cette sorte de belle curiosité enfantine que nous avons sur le monde. Ces outils deviennent des prolongements de nos sens humains très limités (en français, ndlr). Ils ne sont pas des ennemis.
T : Et avec l’utilisation de la musique, de la photographie, comment traitez-vous cette idée de modifier la perception de votre spectateur ? Est-ce écrit en premier, ou cela arrive-t-il durant le montage ?
IE : Dans le cas de ce film, on se concentre davantage sur les expériences sensorielles et moins sur la narration, même s’il y a trois histoires distinctes. Dans le script, j’étais assez peu professionnelle, parce que j’ai décrit les expériences sensorielles : des odeurs par exemple. On ne peut pas ressentir ça au cinéma, mais je savais que notre objectif était que ces sensations, plus tard, pendant la prise de vue, pendant le montage, pendant la conception sonore, devaient revenir dans ce domaine où vous n’avez que les yeux et les oreilles. Il fallait évoquer ces expériences. Chaque matin, c’était notre défi : quelles plantes, quels fruits incarnent cela ? Nous devions être très préparés lorsque nous filmions dans le jardin botanique : quel angle, quelle hauteur, quel cadre fixons-nous pour revenir plus tard et continuer à filmer… Nous devions être super flexibles, être comme des chasseurs d’images et de sons qui évoquent quelque chose de plus visuel et audio que le simple cadre de l’image et la salle de projection.
T : Ça donne l’une des plus belles images du film, lorsque vous filmez les branches de l’arbre durant la nuit, et que la lumière les font ressembler aux veines d’un corps humain !
IE : Notre corps et le corps d’une plante, bien que très différents, sont beaucoup plus proches que nous ne le pensons !
T : Cela me rappelle la phrase du personnage de Léa Seydoux : « Quand je suis dans un jardin botanique, je vois … »
IE : « … une bande d’âmes esseulées ! » Oui… Parce que les plantes ne sont pas là par choix, mais parce qu’un humain les a planté là ! Donc, les plantes dans un jardin botanique n’ont pas d’interactions sociales comme dans la nature sauvage.
Elle marque un temps.
Elles sont seules.

T : Comment avez-vous abordé les différents personnages avec les acteurs ? Dans le dossier de presse, vous expliquez avoir créé une communication avec Tony Leung grâce à des livres..!
IE : Pour lui, il devait juste être prêt à incarner un neuroscientifique, être dans cet état d’esprit particulier. Et aussi, il était très intéressé par la recherche sur la communication des plantes : pendant les six mois où nous nous sommes préparés pour le film, j’ai partagé avec lui beaucoup de matériel sur la recherche contemporaine dans ces deux domaines.
Par rapport à la littérature spécifiquement, je dirais que la poésie est ma nourriture quotidienne. Et puis pour un film, vous avez toujours l’opportunité de creuser profondément un domaine. Pour ce film, c’était la neurologie, la communication végétale… Je pense que c’est la meilleure partie dans le fait de réaliser des films, d’avoir le « prétexte » pour apprendre, rencontrer des gens, des êtres humains, entrer dans différentes vies sur la planète, et en être époustouflée !
T : Vous avez fait un film appelé Mon XXème siècle, et cette année nous avons publié un numéro thématique sur le XXIe. Pour vous, qu’est-ce qui a changé au XXIe siècle ?
IE : Nous avons fait un grand bond en avant dans notre propre extinction, tout en reconnaissant notre infime place dans l’univers, et même dans la nature. Ces deux extrêmes se sont produits en même temps, et même si c’est surtout effrayant, à quel point tout ça est devenu violent, j’ai l’espoir que l’ouverture des trente dernières années de recherche scientifique empêcheront une catastrophe.
T : Durant ce premier quart de siècle, quelque chose a-t-il changé dans votre manière de réaliser des films ? Ou y a-t-il une continuité avec vos premiers films ?
IE : Je continue d’être très très intéressée par les couches de temps. Nous sommes au sommet d’un mille-feuilles très stratifié. Et ça me fascine, comment cela imprime notre vie, nos réflexes. Donc d’une certaine manière, c’est une recherche d’intérêt, de curiosité qui est presque intemporelle. Pour moi, être dans l’instant est constant, ensuite de regarder un moment vers un avenir lointain. Cette idée que vous êtes assis avec moi, et d’imaginer que dans trente ans vous repensez à ce moment en pensant « oh oui, j’ai fait cette interview avec cette réalisatrice qui n’est plus en vie !!! » *rires*
Il y a toujours cette double perspective. Je ne sais pas où je l’ai acquise, c’est assez naturel pour moi, mais cela ne l’est pas pour tout le monde. Nous avons tous des raisons d’être déprimés, amers et effrayés, mais en même temps nous vivons notre seule vie, et je pense qu’elle est pleine de beauté. Alors profitons-en !
T : Silent Friend a déjà eu beaucoup de projections. Avez-vous eu des réactions intéressantes du public ?
IE : Oui !! Après la première « vague » de la projection à Venise, j’ai voyagé avec le film, et cela a été un grand soulagement pour moi. Je ne sais pas comment cela a fonctionné sur vous, mais pour moi l’humeur de quelqu’un pendant la projection est très importante. Ce n’est pas une comédie, mais le film essaie de raconter en verbalisant au minimum, de beaucoup communiquer à travers des situations, des sons ou simplement des images. Le plus dur à faire était surtout le montage des trois parties : c’était une sorte de joie pour moi, parce que tout cela était écrit, mais il n’y a pas du tout de lien narratif entre les trois personnages. Donc quand nous changeons d’époque, ce n’est pas motivé par l’histoire. Il s’agit toujours d’une expérience sensorielle, et c’est donc une image, un son, une énergie, qui nous pousse vers un autre arc narratif.
Et c’était un grand soulagement que les spectateurs acceptent cette confiance donnée, que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou en Extrême-Orient, il semble que le film communique facilement avec le public. Je ne voulais pas faire une sorte de film d’auteur fier de lui qui devait être abordé avec respect. C’est un film pensé comme une douce invitation.
T : Dans cette perspective, le fait que le film commence avec le personnage de Tony Leung, est-ce aussi écrit dès le départ ou a-t-il changé au cours de la fabrication ?
IE : Je voulais commencer le film avec le visage de Tony Leung face au visage d’un bébé. C’était important pour moi, d’observer ce petit extraterrestre scientifique qui arrive dans notre monde, et qui essaye de comprendre ces mécanismes, sa gravitation, dans une forme de pleine perception de ses sens.
Entretien réalisé à Paris le 24 mars 2026
Traduction : Corentin Ghibaudo

