Un jour la fin

Critique | No home movie (2015) | Événement Chantal Akerman

Tout termine en commençant par quelques rameaux sans feuilles. Un terrain vague, désert, et plus loin : de la poussière comme des cendres. Le vent brutalise l’arbre et les tympans. Il prend toute la place et, pourtant, jamais on ne le voit. La caméra est portée ; sa porteuse est bien là. Elle tente de ne pas gesticuler de trop, mais dans ce premier plan rien ne semble être véritablement stable. L’arbre en fin de vie, les secousses de l’air, le bruit, le vide et, d’un instant à l’autre (on ne peut pas faire autrement), il y aura la mort, il y aura la fin – la fin du film, la fin d’une œuvre – celle d’Akerman.

Un peu de verdure puis l’on rentre à la maison. C’est le seul lieu d’apaisement. Le seul endroit de calme comme un petit cocon hors la mort – un lieu de prière. Puis l’attente. La mère.

Elle et sa fille, la caméra, errent dans l’appartement comme des âmes en peine. Elles lisent, elles mangent, elles parlent ou patientent, et tout ça, sans pudeur, devant nos yeux d’écornifleurs. Dans l’appartement, l’on entend le dehors défiler comme la vie. Dans l’appartement s’acte le journal des derniers temps. On en est les témoins, les visiteurs du dedans, ceux qui rentrent intimement dans la vie d’Akerman (mère et fille) et le film…

Il n’y a plus de distance, c’est la fille qui le dit. Et pourtant l’écran en est une. Paradoxe ? L’époque est telle que le monde fournit sans frontières, sans secrets, sans limites et sans arrêts des images, des preuves des vies d’ici et des indices de celles d’ailleurs. D’un bout à l’autre du monde nous pouvons nous voir, et cela nuit et jour, et cela d’est au sud, de l’autre côté de l’écran ou là-bas, juste derrière – une webcam, un portable, et partout, partout, voire qu’importe où – nous sommes les témoins du dehors par le dedans.

La vie sur Terre sera au vingt-et-unième siècle la captive de nos caméras. Tout le monde – et qu’il soit un je, un tu, un il ou un elle – aura les moyens de filmer, de filmer son pays ou sa chambre, sa vie ou sa mort. Les moyens sont à disposition, rien ne les arrêtera, ou sinon l’extinction.

Chantal Akerman a récupéré des centaines, voire des milliers d’heures filmées. Elles ont toutes la particularité de tourner autour d’un lieu (l’appartement de sa mère) ou d’un thème (la mort). Le travail reste donc d’organiser ces fantômes errants, ce passé sans présent pour en faire l’ultime film. L’épitaphe ou le deuil. Il est donc celui d’un assemblage, d’un montage – un moyen d’organiser l’intimité, d’organiser un lien en le laissant au fur et à mesure du visionnage se défaire, se délivrer de lui-même, et laisser la mort prendre la vie, laisser la vie s’obstiner vers la mort. L’angoisse de la fin, les souvenirs d’Auschwitz, l’anonymat bruxellois, les terres israéliennes, la maladie grandissante, les images floues, brusques ou obscures, quelque-soit la tristesse, leur tristesse, elle aura de commun l’unicité d’une œuvre, d’un film, d’un no home movie. L’architecture de l’appartement sera comme celle d’un montage – des traces, des souvenirs flous et parsemés en mosaïque, une vie simple qui sera forcément une dure vie. Elle sera dans un même temps la leur et la nôtre, les deux ne font qu’une (la mère et la fille).

Plusieurs longs plans de silence et plusieurs longs plans de l’appartement vide vagabondent dans le creux du montage. Quelques reflets de Chantal Akerman, quelques-unes de ses ombres, quelques-uns de ses dos ou de ses dires sont parsemés par-ci ou par-là entre quelques témoignages de sa mère, quelques zones expérimentales, quelques plans flous et abstraits d’une image portée. C’est dans un même temps un monde qui se clôt, qui s’éteint en s’ouvrant, et le témoignage d’un amour réciproque, d’un amour maternel et infini.

À la fin du film, il y a la toux grasse, lourde, dure, et la maladie, cette tousserie ingrate où tout prend fin. Puis il y a la mort, la décomposition à petits feux, à grands maux, et dans le champ, de moins en moins de mouvements. Cependant, hors le champ, les sons, les voix, les bruits tentent d’aider le cadre à survivre ; mais cependant, hors le champ, ce sera surtout nous, spectateurs et spectatrices, qui seront les derniers témoins de ce cadre, de cette vie, cette intimité mère-fille comme un journal de leur monde ou une confession.

Tout commence en se terminant comme un grand film. Le vent s’est calmé, les herbettes sont tranquilles. L’appartement n’entend que les klaxons et les oiseaux. Le monde survit. Plan noir puis générique. No home movie est la proposition finale, la dernière feuille de l’œuvre complète, celle d’Akerman. Son cinéma est un arbre gigantesque, solide, ancré dans le monde, dans la vie – figé à tout jamais. Car, à la différence des humains, il est immortel. Il n’est pas un spectacle mouvementé, non, il est un calme, un état des lieux apaisé, fixé comme enraciné à l’entrée d’un monde nouveau, d’un monde éternel mais loin des cieux, rivé à la terre, rivé à la vie. Il n’en restera donc qu’une trinité.

Au nom de la mère, de la fille et du septième art : coupez.

No home movie de Chantal Akerman, ressortie au cinéma le 23 octobre 2024