On sait ENFIN si Melvil Poupaud mange vraiment ses crottes de nez…

Entretien avec Melvil Poupaud pour la sortie de Plus forts que le diable

Toute frange de la cinéphilie en passe un jour par Melvil Poupaud. Icône du cinéma rohmérien (l’inoubliable Gaspar de Conte d’été (1996)), l’acteur a par la suite évolué à travers un ensemble conséquent d’imaginaires, du cinéma d’auteur français (Lvovsky, Desplechin, Pariser, Triet, Hansen-Løve, Donzelli…) à l’international (Rocha, Wachowski, Dolan, Polanski, Mitre, Allen…) en passant par le grand public le plus potache, grimé en Jesse James dans le Lucky Luke de James Huth (2009) notamment. En 2026, Melvil Poupaud retourne dans le cinéma de Graham Guit, pote de sa bande de la fin des années 1990, avec lequel il n’avait plus tourné depuis plus de vingt-cinq ans. 

Entre-temps, l’un est devenu l’un des principaux visages du cinéma français, et l’autre, le père d’un genre unique et à part entière dans le paysage actuel, une sorte de « Guitoss touch ». Ces deux univers se recoupent aujourd’hui, pour le meilleur. Nous avions besoin de parler de cela avec le principal intéressé, qui recèle un potentiel comique encore peu exploité à ce jour, et pour lequel Plus forts que le diable entend rendre justice.

Tsounami : Dans Plus forts que le diable, tu interprètes le rôle très atypique d’un sans abri qui retrouve son fils, le trahit pour finalement l’aider, et c’est pourtant un rôle comique. Est-ce que jouer la comédie change ta façon de jouer ?

Melvil Poupaud : Je me suis un petit peu tourné vers la comédie grâce à la série OVNIS(s) (2021-2022) pour Canal+ qui avait cette dimension comique dans le personnage. Là, je me suis rendu compte que ça passait beaucoup par les attitudes, le corps, les mimiques, les postures. Graham Guit voulait que mon personnage ait plus qu’un look de loser, un look de loser + + quoi ! Il m’a donné comme référence Dennis Hopper et des films comme Easy Rider (1969) : pour moi c’est un mec qui est un peu hors du temps et dont l’effet comique vient du fait qu’il soit totalement largué. Donc cela passe surtout par mon corps et les costumes : avec ce bandana dans les cheveux, on m’a mis du khôl sous les yeux comme le faisaient certaines personnes dans les années 1970… 

Donc c’est vraiment par l’apparence physique que le ton comique arrive, et ensuite par les dialogues. Graham met beaucoup de soin à les écrire, ils sont très ciselés. C’est pas facile à dire d’ailleurs, parce que ça peut très vite faire un peu punchline ou mot d’auteur, donc il faut se les mettre en bouche, être capable de les jouer. On a aussi découvert une dimension comique du film au tournage avec Nahuel Pérez Biscayart notamment, en s’amusant comme des gamins avec les personnages que nous avait confié Graham. Lui non plus n’a jamais peur d’aller trop loin. C’était comme une émulsion, on montait chacun dans les tours et on se demandait si ce n’était pas too much, car lui non plus n’a pas l’habitude de faire ce genre de films. Et au bout d’un moment, on a oublié le ridicule et les gardes fous, on s’est dit d’y aller carrément. J’aime beaucoup le cinéma de Graham car il y a bien sûr cette dimension comique, un peu pathétique des personnages, mais aussi un mélange des genres : un côté violent, une intrigue tenue, un côté très référencé… C’est à la fois un film d’auteur et un film pop.

T : Il y avait beaucoup de prises ?

MP : On disait vraiment le texte car Graham prend beaucoup de temps à écrire ses dialogues. Donc on était très fidèles au texte qu’il fallait jouer, et de temps en temps, on faisait des ad lib et on continuait dans la scène, mais je ne pense pas qu’il en ait gardé beaucoup. On aimait tellement les situations qu’on se lâchait un petit peu une fois qu’on avait fait la scène en entier. Ça peut avoir l’air d’être un film punk ou fait à l’arrache, mais c’est en fait très calibré. Je trouve ça d’ailleurs très bien mis en scène, Graham est un vrai metteur en scène de film de genre. Il y a du rythme, l’action est très bien rendue, la violence surprend par jaillissements… Pour le jeu des acteurs, pareil : il avait une musique en tête et c’était à nous de nous en approcher pour les incarner.

T : On t’avait vu et adoré dans un rôle comique peu connu de ta filmographie : L’orpheline avec en plus un bras en moins (2011)… Peux-tu nous en parler ?

MP : *rires* Ça c’est niche… c’est tout à fait barjo ! Le réalisateur est Jacques Richard, c’est mon oncle… Bah pareil… j’aime bien ce genre de films de temps en temps, tu as l’impression de revenir aux débuts du cinéma avec très peu de moyens et une équipe motivée. Ils faisaient des travellings sur une chaise roulante portée comme on le voit dans les films de la Nouvelle Vague. On pourrait dire avec des bouts de ficelle mais en même temps avec tellement d’énergie et de bonne humeur que c’est des films qu’il faut faire de temps en temps !

Le film de Graham a un budget, il y a des acteurs confirmés, c’est un autre genre. Mais je trouve ça important de revenir à des films un peu radicaux et hors des sentiers battus. Je suis pour avoir le plus de cordes à son arc et de cartes dans son jeu. Et cette carte-là, je l’aime bien.

T : Alors quels seraient les derniers films comiques qui t’aient fait rire au cinéma ?

MP : Ce sont les films des fils de Graham, ceux de Lenny et Harpo Guit. Le premier, Fils de plouc (2021), je l’ai vu deux fois, je pleurais de rire dans la salle, et Aimer Perdre (2025) dans lequel j’ai un petit rôle, pareil. Ce sont des mecs qui ont beaucoup été influencés par leur père et ses références. Je les connais depuis tout petit et je sais que Graham leur a montré beaucoup de films, donc ils ont le socle de la même culture, mais ils ont vraiment leur style, et ils font des films qui sont totalement hors de tout ce qui se fait aujourd’hui, et je trouve ça assez brillant. Ça a l’air d’être un peu le bordel, mais pour avoir été sur le tournage, c’est hyper écrit, maîtrisé. Ils savent exactement ce qu’ils veulent des acteurs, comme plans, cadrages, au montage… Ce sont de vrais auteurs quoi !

T : Alors justement : lorsque nous nous étions entretenus avec eux pour la sortie d’Aimer Perdre, ils ont fait des révélations à ton encontre : il paraît que tu te cures le nez… Nous te proposons un espace libre pour un droit de réponse.

MP : *rires* Ils ont gardé un plan où je me cure le nez..! Mais c’est du jeu d’acteur… il faut qu’ils le sachent !

T : Tu connais donc les Guit depuis un certain temps. Mais comment as-tu rencontré Graham ?

MP : Graham a quelques années de plus que moi, mais on avait autour de 17-18 ans, il faisait déjà des films, il avait réalisé des moyens-métrages et on s’est rencontrés parce qu’on avait les mêmes goûts musicaux et références de cinéma, la même bande de potes avec Mathieu Demy, Antoine Desrosières, Chiara Mastroianni… bref on était une petite bande, et quand il a fait Le ciel est à nous (1997), c’était comme une espèce de film de potes quoi ! À la sortie du film, il faisait partie de cette génération avec Mathieu Kassovitz, Jan Kounen, Christophe Gans… des mecs qui dans les années 1990 ont fait des films qui ne correspondaient pas du tout au cinéma d’auteur réaliste conventionnel, mais lorgnaient plutôt vers le cinéma de genre venu des États-Unis. Graham a fait partie de cette bande-là, et Plus forts que le diable serait un peu la suite du Ciel est à nous, avec le même personnage qui aurait super mal tourné et serait devenu le looser qu’on connaît. Il y avait un sentiment de liberté quand on faisait des films avec Graham, où tout à coup le cinéma nous donnait l’opportunité de faire des films pas du tout dans les codes de ce qui se faisait à l’époque. Et encore aujourd’hui d’ailleurs.

T : Si le film est fort, c’est aussi parce que derrière sa maximisation de situations qui relèvent du genre, il y a une profonde et réelle inquiétude à l’égard du contemporain. Quelque chose de très premier degré, de l’ordre de l’impuissance politique à l’échelle individuelle.

MP : Absolument, c’est vrai ! Et c’est toute la classe de Graham de faire un film qui est à mon avis beaucoup plus profond, mais qui ne veut pas avoir l’air de se la péter ou de donner une leçon, qui utilise le genre et même le côté un peu gore ou bis, mais pour dire des choses beaucoup plus profondes sur la morale, notre époque, l’aspect touchant du loser… Aussi quelque chose de l’ordre de « ce qui arrive est toujours pire dans le mal » : on franchit à chaque génération un cap plus violent et dangereux à chaque fois… Le couple à qui on vend les femmes dans le film, eux sont vraiment effrayants et sans foi ni loi… Moi, au moins, mon personnage a un peu de scrupule, il fait marche arrière, alors que chez eux, on sent qu’ils sont implacables ! Je trouve que c’est l’élégance de Graham de ne pas afficher de message solennel et bien pensant, mais en contrebande de faire passer des idées assez profondes et même un peu mystiques.

T : Le film a été tourné en Belgique, où le système de financement des films facilite la création de productions de cette sorte ?

MP : C’est un peu l’esprit en Belgique, où j’avais tourné OVNI(s), même si c’était censé se passer dans le sud de la France. Je pense qu’il y a un esprit en Belgique chez les gens, dans l’esthétique, dans les références, qu’il n’y a pas en France. Un côté qui se prend moins au sérieux, et qui n’a pas peur d’aller trop loin. Même dans l’humour, on le voit avec des acteurs comme François Damiens ou Benoît Poelvoorde, ce sont des mecs qui vont toujours un peu plus loin, qui font de la provoc’ sans être politiquement ambigu ou douteux.. ils se permettent de se ruer dans les brancards. Et dans le cinéma de Graham et de ses fils, il y a ce côté un peu non-conventionnel quoi ! L’humour noir, l’humour gore… c’est assez belge. Il était plus à sa place en tournant ce film en Belgique finalement.

T : On ne peut pas continuer cet entretien sans parler d’Éric Rohmer… Tu as seulement tourné dans Conte d’été avec lui, qui est aussi une comédie. Quelle image gardes-tu de Rohmer ? Était-il drôle ?

MP : Non ! *rires* C’était un intellectuel qui pouvait paraître austère car il avait un côté très timide, concentré. Il nous regardait à peine dans les yeux et d’un coup il nous fixait, il avait quelque chose d’assez impressionnant, même physiquement. Il était un peu comme un fantôme, blanc comme un éctoplasme, avec des yeux très bleus… Et au bout d’un moment, quand il se détendait et qu’il était content de son travail, il avait un côté plus facétieux. Je l’ai vu danser, ricaner comme un gosse… Mais c’était quand même un type obsédé par le travail, qui ne faisait qu’écrire des scénarios, tourner, monter… enfin il était toujours dans un processus de travail. Et c’était un grand intellectuel : il était médiéviste, il a écrit sur la musique aussi… C’était un mec d’une autre époque un peu. S’il n’était pas né à l’époque du cinéma et de la Nouvelle Vague, il aurait été philosophe plutôt !

T : C’est un film dont on te reparle beaucoup ?

MP : C’est carrément un hit pour moi ! C’est mon Mépris à moi… surtout qu’il y a une texture dans l’image qui est assez incroyable. Il y a une lumière, un cadrage, des couleurs… c’est le génie de Rohmer d’avoir choisi absolument tout, car rien n’est laissé au hasard dans son cinéma. Mais pour ce film-là particulièrement, il y a un éclat, comme certains morceaux dans un album où l’on reconnaît qu’il s’agit d’un single car il y a une alchimie dans le son. Là, c’est une alchimie dans l’image qui fait de ce Rohmer l’un de ceux qui vieillit le mieux si je puis dire.

T : Pour finir, nous avons sorti un numéro dédié au XXIe siècle. Quels seraient tes films marquants du XXIe siècle ?
MP : Pour moi il y a un film charnière dans l’histoire du cinéma mais aussi dans le siècle, il se trouve que c’est un film de 2001 qui s’appelle Dans la chambre de Vanda de Pedro Costa. Pour moi c’était une révélation. Je l’ai vu au Festival de Locarno, je ne savais pas du tout ce que j’allais voir, Pedro Costa, je connaissais le mec, je me disais que ça n’allait pas être fendard, ça durait trois heures… et en fait je me suis pris une claque, je ne m’en suis toujours pas remis. Enfin pendant 10-15 ans, c’était vraiment mon film fétiche, il y avait une modernité, une nouveauté. Je trouve ça bizarre en fait qu’on fasse encore des films comme on en faisait en 1920 quoi : un scénario, une heure et demi, des acteurs et puis c’est fini quoi… Les seuls qui ont vraiment bousculé tout ça, pour moi c’est Pedro Costa et puis maintenant Albert Serra. J’aime beaucoup sa façon de travailler le numérique, de laisser les acteurs jouer, laisser la caméra tourner jusqu’à ce qu’ils l’oublient, et puis de reconstituer des scènes et des dialogues au montage… Ce sont des artistes qui se sont servis des outils et de la technique pour faire progresser la narration et le cinéma comme médium quoi.

Entretien réalisé à Paris le 17 mars 2026

Plus forts que le diable de Graham Guit, le 25 mars au cinéma