Images décimées d’un pays déchiré

Sur deux courts-métrages de Jocelyne Saab | Tsounami 12 : Journal Intime

« Voilà… C’est ma maison… c’est ce qu’il en reste. » Voix tremblante, murs hésitants, Jocelyne Saab se présente, dans les premiers plans de son film Beyrouth, ma ville (1982), comme incertaine de la suite des événements. Elle a filmé son pays le Liban au rythme de ses différents conflits politiques, troublant alors la frontière entre son travail de reporter pour la télévision et de réalisatrice d’un cinéma porté sur l’intime. Le résultat final est étrange, hybride, une sorte d’art télévisuel transcendé par quelques apports expérimentaux. Le montage notamment, qui en faisant du son et de l’image deux entités décorrélées, soude encore plus en profondeur leur travail conjoint : sur des plans de la ville, en ruine généralement, les voix off font office de mémoire collective, de lien entre citoyens et citoyennes lorsque tout semble mener au repli sur soi. Il serait même plus juste de dire que dans le cinéma de Jocelyne Saab c’est par l’usage des voix off que l’intime et le politique ne font plus qu’un, que l’intime se révèle comme politique.

En tant que journaliste et reporter de guerre durant la majeure partie des années 1970, cette cinéaste fut directement confrontée aux multiples régimes des images. D’où cette impression de malaise au regard de ses films, dont la méthodologie semble en effet emprunter au reportage, mais l’œuvre dans son ensemble, au journal intime. Dans Les Enfants de la guerre (1976) par exemple, sa propre voix guide le court-métrage telle une scientifique cherchant à mesurer la profondeur des plaies que le début de la guerre civile libanaise a infligées aux plus jeunes. Elle s’implique elle-même dans ce film-expérience en filmant ces enfants « jouer à la guerre » dans un premier temps, ne faisant alors que reproduire par le jeu ce qu’ils voient dans le monde réel, avant de leur proposer feuilles et crayons, et de constater en vain que leur imaginaire demeure infecté par la violence des conflits en cours. Le film dure à peine plus de dix minutes, et pourtant, il parvient à montrer la guerre dans une certaine complexité, un événement devenu banal dans ce quotidien national, qui n’est pas sans ravir l’enfance et l’innocence de sa jeunesse. La séquence finale du film l’illustre particulièrement à travers son montage, faisant alterner les dessins des enfants (de chars, de missiles, de mitraillettes) avec, survenus aux abords, de réels affrontements armés. En se refusant ainsi à choisir entre une nature télévisuelle calibrée pour recueillir l’attention de la communauté internationale et une aura arty déconnectée, les images de ce court-métrage se situent à cheval des tendances et portent en elle bien plus d’instantanéité et de véracité que ne le pourraient chacun des deux genres individuellement.

Le cinéma contre l’oubli

Devenue la biographe des libanais et des libanaises qui pouvaient croiser sa caméra, Jocelyne Saab fait de ses films le lieu de dépôt d’une multitude de mémoires individuelles. Dans son documentaire Beyrouth, ma ville (1982), alors même que l’armée israélienne assiège Beyrouth, elle arpente les rues de la capitale libanaise afin de saisir la multiplicité des décors et des vies. Avec ce film en particulier, le dispositif de la réalisatrice semble trouver son plus beau point d’équilibre : les images sont libérées du son qui devrait les accompagner, elles atteignent enfin leur forme portraitiste brève, et le tableau général n’apparaît qu’à force d’accumulation de visages d’enfants, de grands-parents, de militaires ou de mourants, ainsi que des ruines nombreuses et de quelques murs résistants. Elles peuvent alors être accompagnées de textes magnifiques rédigés par Roger Assaf, et dont la distance poétique apporte une plus fine compréhension de la terreur dominante dans les esprits.

« C’est ça la guerre : les bombes font des trous, des vides, des tombes ; et la vie afflue, elle remplit les vides partout où la mort se voulait définitive. Chaque lieu devient une histoire, chaque nom devient une mémoire. »

Quand elles manquent à l’appel pour transmettre, toutes les victimes de la guerre sont commémorées, leur mémoire est entretenue par les plans sur les lieux qu’ils ont fréquentés, qu’ils ont habités. Et à chaque interstice, à chaque ouverture causée par une arme, on imagine alors une fenêtre qu’il suffirait d’enjamber pour les rejoindre. Le film émeut par la pudeur avec laquelle il se fait le lieu d’un recueil collectif, en choisissant de ne se dédier à personne, si ce n’est au peuple libanais souffrant. Ainsi, Beyrouth, ma ville lutte contre l’oubli en rappelant indéfiniment les conséquences de la guerre sur le champ mémoriel. Jocelyne Saab filme l’oubli plutôt que les disparus.

« Moi, aujourd’hui, je suis à Paris, les yeux ouverts sur un grand vide. Alors, de temps en temps, pour avoir un visage, pour avoir un regard, je ferme les yeux, et je me souviens. »