Plans cul : journal de parties intimes

Coming Apart, Milton Moses Ginsberg, 1969 | Tsounami 12 : Journal Intime

Miroir, miroir, dis-moi que je suis la plus belle … ou le plus homme, semble dire le dispositif qu’établit Joe Glazer dans son séjour, composé d’une caméra déguisée en « statue cinétique » à laquelle fait face un immense miroir qui prend tout le mur derrière le canapé. L’espace scénique s’ouvre et se déploie au travers du reflet du miroir ; actions et interactions sont toujours médiatisées par leur image, installant dès lors un sous-texte psychanalytique qui dépasse le simple langage du personnage, lui-même psychiatre. 

L’homme – on parvient à le comprendre au fil des échanges, notamment avec son ex-maîtresse attitrée – vient de fuir sa femme enceinte dans ce trou qui lui sert de garçonnière (que l’on regarde par la serrure) pour tenter de se rassembler, en enchaînant les nuits torrides et les femmes. Huis clos réduit à sa chambre à coucher, Joe reçoit une à une des femmes – patientes à son cabinet, voisines, et autre ex – pour les aider avec leur mal-être ou pour rendre divers petits services, avant qu’il ne transforme peu à peu leurs échanges en jeu de séduction, jusqu’à ce que petite mort s’ensuive. Pour elles, il jouera tout : l’amant tendre ou violent, la figure paternelle ou le confident. En miroir, ces femmes revêtent le costume – du moins la lingerie – du stéréotype qui correspond au rôle masculin écrit pour la pièce de théâtre que constitue chaque couple. Reste à savoir qui impulse vraiment le tempo de leur danse, puisque chacun décide de jouer le personnage qu’il pense devoir jouer pour répondre aux attentes qu’ils pensent que l’autre a, à partir de la simple image qu’il dégage. Pourtant, le film ne peut être réduit à un énième commentaire misogyne sur les tendances hystériques de la gente féminine : par les nombreux regards caméra de Joe, la mise en scène souligne l’affirmation d’un seul regard, celui d’un homme qui fuit les femmes pour fuir son propre mal-être. 

Ces sessions de psychanalyse par le sexe, qu’il filme comme il prendrait des notes sur l’état de ses patientes (il n’accepte que celles en-dessous de 30 ans, déclare-t-il à un de ses collègues émérites), tout en se campant à sa manière dans la figure du sauveur, se transforment petit à petit en scènes de confrontation avec soi-même, médiatisée par l’Autre. L’analyste analysé. À noter à ce titre, la scène d’orgie amicale et follement libre, où Joe se retrouve seul face à son désir : la femme qu’il faisait trôner sur ses genoux se déshabille pour dévoiler l’absence flagrante de toute poitrine et un slip encombré. Penaud comme si on l’avait pris la main dans le sac (ou plutôt, la bourse), il fera du boudin tout le reste de la nuit, laissant la femme trans dans une grande souffrance de ce violent rejet, caprice inconséquent d’un garçon qui voulait devenir homme avec une grande hache. Car s’il y a castration freudienne, c’est bien de la part de Joe, et non pas de ces femmes, comme il leur a laissé entendre par sa nonchalance désabusée et silencieuse face aux réactions désespérées en sa présence.

Le plus tragique sans doute réside dans la cécité œdipienne dont fait preuve le psychiatre, incapable de se regarder dans la glace, pourtant si présente dans son dispositif, quand ses amantes lui livrent de brillantes analyses sur son incapacité à prendre ses responsabilités. De fait, à ne pas se voir lui-même comme sujet désirant, il ne pourra jamais devenir l’homme qu’il veut tant affirmer être. Le dispositif voyeuriste prend alors tout son sens dans les dernières scènes, lorsqu’une de ses amantes régulières – à l’origine l’une de ses patientes – se retrouve seule dans l’appartement, témoin du délitement d’un homme impuissant et bientôt impotent. Au bord de la crise de nerfs, conséquence logique (et non pas nécessairement chronologique comme le suggère le montage fondé sur l’ellipse arbitraire) d’une dispute particulièrement violente avec Joe, elle retourne contre lui-même le système de surveillance imposée par son amant, et agit sans qu’il ne soit là pour pouvoir le voir. Le double regard complice de l’homme et de sa caméra devient un regard spectateur impotent, incapable de bouger (ironie cinétique) quand la femme menace la caméra d’un pistolet, après l’avoir agressé sexuellement. Oeil pour oeil, phallus pour phallus. Mais le coup final est surtout porté contre le miroir, médiateur fondateur de la théorie freudienne, dans un geste anarcho-féministe, briseur d’images et d’idoles, nous débarrassant du cliché créé par l’oeil masculin. La profondeur créée par le dispositif est désormais brisée, et avec elle le système d’assujettissement des consciences à des corps genrés, tel que l’a pratiqué le patriarcat et son outil fétiche, la psychanalyse. Car le miroir, fondamentalement associé à la beauté exigée de la femme, cadre qui l’enferme dans le regard de l’homme, vole en éclats. Et dans un dernier reflet, dans le mouvement de la chute des brisures, un regard de haine contre l’égo malade des hommes se dévoile.