Le filmeur, Alain Cavalier | Tsounami 12 : Journal Intime
L’épure, rien que l’épure, et sans jamais aller plus loin.
L’objectif est clair, précis, distiller les instants de vie, purifier l’acte, le transformer, le chambouler en châtiant les balivernes, les simulacres ou les mensonges de la fiction. Passer d’un monde à l’autre, un monde à bâtir, un champ illimités des possibles, un champ d’art occulté par le premier, ce dictateur-menteur, aspirant Dieu des histoires, des vétilles, des broutilles. Laisser les effets aux valets du premier et ne jamais se soustraire, ne jamais se restreindre, laisser couler et pourquoi pas fabuler, juste ça, divaguer, inventer – parsemé d’imprévus, le réel est plus beau.
Au préalable des images, rien n’est concret. Tout n’est qu’abstrait, abscons. Les idées ne sont que des idées, et du monde des idées, elles tarissent les artistes. Jamais elles n’ont de consistance ; elles ne sont que flous ambiants, tromperies de la vérité ou autres falsifications nébuleuses. Les images font les films, et par la résistance, malgré les charges et les assauts du monde, jamais l’inverse ne vaincra. Pourtant, les bombardements théoriques de l’industrie et de l’ancien monde se font rois, diktats – ils sont chefs, démiurges. Les indices sont assiégés par l’autoritarisme du scénario ou de la bonne idée et, au détriment de la vérité, ils se mutent en fantasmes. Par là, les créations et les créateurs deviennent victimes. Victimes de ces maîtres qui sont d’une autre école, d’un autre système, du féerique et du fantastique sans nulles matières, hors du fondé, du tangible. Il faut le dire, le crier, ils ne sont et ne seront donc jamais des nôtres – leur école nous fera toujours du tort, elle nous figera dans le confort et les fausses commodités. Elle nous dépouille et nous dépouillera encore. Elle nous écorchera. Elle prendra toujours plus de place (beaucoup de place) et elle s’acharnera encore contre nous, et sans relâche, sans trêve, en nous expulsant par petits jets dans quelques recoins de marge que peu connaissent, que peu fréquentent, et que le temps, sans un doute et sans douceurs, annihile pour raisons pécuniaires. Ce second monde se doit d’être une mutation, une mutation constante, une émancipation libératrice ou une réinvention de nous-même et des formes qui nous font. Le Cinéma ne devrait jamais nous asservir ni nous abrutir, non, il se devrait toujours de nous sauver, de nous libérer de nos carcans internes, de nos fadaises intimes – rien que ça.
« Les mots abstraits ne sont pas les matériaux du cinéaste »
Depuis quelques décennies, Alain Cavalier accumule la banalité quotidienne comme un hommage à la vie ordinaire. Il fait du rien un tout, et, en copiant la vie, en la capturant simplement, il le fait bien, il la fait belle. Cette accumulation sienne et fragmentaire, dans un tel contexte, sonne donc comme une révolte, une révolte vers la vérité. Une de celles conçue contre la conformité artistique, contre cette zone étriquée et fade qui se souhaiterait définitive définition. Elle est l’insurrection contre ce monde, la désobéissance des règles et des manières de faire des films. Car, en effet, caché derrière une forme nouvelle que nos ennemis qualifieraient d’un nouveau genre, d’une tentative particulière (documentaire de l’intime ? expérimentation ? journal abstrait ?), Cavalier fait de ses détails, de ses élans, de ses missions, un tout – un tout du monde. Un tout mutin et solide. Un tout moderne et puissant, éminent. Un genre inédit comme un nouveau cinéma documentaire, un cinéma propre ou plutôt (peut-être ?) le cinéma – rien que ça. Cavalier stocke les images et les textes, les pensées et les souvenirs, ses anecdotes de vie et celles des autres, et il stocke le tout comme l’arsenal d’une esthétique. Il le stocke pour le ressortir au bon moment, l’instant propice comme la belle idée, la bonne ruée vers l’Art ou le nouveau film comme une nécessité ou une urgence vitale. Ces accomplissements (ses œuvres) seront donc ici-même nos meilleures armes, notre meilleur moyen de défendre un autre monde comme un autre cinéma. Ils relèveront de notre besoin comme des rails pour un train – une bouée qui, la tête sous l’eau et les bronches assiégées, nous lève la tête et le poing vers le soulagement d’un soulèvement. Les prémices d’un déraillement.
« L’arrivée des petites caméras était pour toi comme une espèce de libération. Un lent processus de dépouillements, de réflexions personnelles, artistiques, politiques, qui conteste tous ces rapports de production, de pouvoir, ces hiérarchies qui régissent le cinéma et qui le dessèchent. »
Le documentaire est un espace qui, finalement, permet gratitude à souhait. Il est un mode de production et un monde de création où les désirs sont possibles, où les désirs sont vivants. Il est un cadre créatif dont les bords n’ont ni garde ni règle – tout y est possible et acceptable, il ne s’y loge aucun mur, aucun rempart, sinon des exceptions. Dans ce nouvel espace, l’événementiel ne sera donc plus celui que l’on connaît, le spectacle changera de forme et se démocratisera, et la fiction n’aura pas le passe-droit de la norme – il ne réduira plus en une unicité désastreuse les possibles infinis que l’art cinématographique loge intrinsèquement. Vous l’avez compris, cela va sans dire, nous souhaitons un cinéma contre le marché, contre l’industrie et contre toute attente. Un cinéma hors des règles et des circuits, hors des fresques établies et hors de cette infantilisation permanente qui est devenue bien trop commune. Nous désirons un lieu d’émancipation qui nous ramènerait au réel – non pas un lieu qui nous le ferait fuir. Vous l’avez compris, cela va sans dire, nous souhaitons que la banalité reprenne ses droits. Qu’elle se place sans soustraction, et qu’au bout du compte, elle puisse se mettre sur un piédestal – celui de la vie de tous les jours, de tous les temps, celui du commun comme du commun des mortels. Vous l’avez compris, cela va sans dire, nous souhaitons une sortie définitive de la dictature narrative. Un remodelage complet de l’Art cinématographique et de ses définitions. Nous souhaitons des Cavaliers de l’innovation, des Cavaliers du renouveau et de la survie, des Cavaliers de l’Art pour l’Art, et qui – de là – font de l’Art pour le monde, inutilement et intimement. Ici, le monde s’est ouvert et plus rien ne pourra le refermer. Nous souhaitons que tout le monde accède à cette marge. Nous souhaitons que le documentaire ne soit plus de cette confusion basse qui élève à un rang illégitime les reportages. Nous souhaitons que le documentaire inspire la fiction, et non l’inverse. Nous souhaitons un documentaire de première ligne, un documentaire de grand Art, un documentaire qui ne ne se cachera plus derrière ce faux nom, ce limiteur, ce mensonge, et qui acceptera le sien, le vrai, le noble, son nom originel, concret : cinéma, et rien que celui-là. Et nous le souhaitons maintenant. Nous le souhaitons attentionné. Véritablement et totalement attentionné – à la manière de Cavalier :
« L’attention à l’autre, c’est un outil. Comme la caméra. »
Portraits, sorti en deux parties (1987 et 1991) et premier véritable passage à l’acte, est un film phare dans la carrière de Cavalier. Il est le fruit de 24 films assemblés qui nous permettent la multiplicité des anecdotes biographiques et autobiographiques. Il est la peinture des minuscules vies – celles qui représentent un don de soi aux vies des autres. Il place en hauteur les soucis du quotidien, monde de classe, de genre, de sexualité et de d’autres structures évidentes de la vie des humains. La société est toute là, présente et révélée, elle n’est pas occultée ou dissimulée au profit d’un show ramollissant ou d’un passe-temps. Elle est la vie, rien que ça, celle de nous tous. Un artiste, un cinéaste, cette espèce rare, est un artisan de la matière sociale. Son rôle est de filmer avec le Je, avec son œil et – non – jamais celui de Dieu. Cavalier est de ceux-là dont le Je n’est pas une omniprésence, mais plutôt une explicite présence. Une présence qui ne se dissimule pas, ne se dérobe pas, ne se déguise pas, qui n’a pas besoin de ça. Sa carrière de cinéaste avait pourtant mal débuté : banales fictions classiques, narrations à parts autobiographiques ou biographiques. Mais ensuite, l’overdose, un besoin d’authenticité, d’une vérité comme d’une pureté, et par la fuite des chemins tracés, le délaissement des grands axes, elle est allée ailleurs, s’est dirigée vers les instants du quotidien (des sortes de prémices à la banalité des images). Dans l’industrie actuelle, ce mouvement est un courage. Un retrait du monde proposé et du système bétonné. Il est un cheminement comme une mise en marge. Il est une tendance bien plus anarchiste qu’il n’y paraît. Il est un geste fort. Un geste insoumis. Tenir la caméra et le faire savoir, être seul et le montrer, parler sans se cacher aux objets filmés, parler sans se cacher dans sa tête par sa bouche. Par ailleurs, ses autres gestes (les politiques) sont moins flagrants (et peut-être même spéculatifs). Néanmoins (si on le veut, on le voit) ils semblent bien là. Ils sont la réponse aux autres propositions, aux autres gestes robotiques, convenus et encroûtés du milieu cinématographique. Ce sont des gestes révolutionnaires ; une nouvelle manière d’aborder l’art de l’image et du son. Ce sont des gestes chaleureux qui jamais ne peuvent refroidir, s’endormir ou mourir. Ils sont vivants et, par là, ils ne sont ni feuilles mortes ni chambres froides. Dès lors, et que ce soit la vidéo d’un vidéaste, le cinéma d’un cinéaste ou le film d’un filmeur, le tout sera toujours du même œuf. Le blanc d’une nouvelle feuille et le jaune d’une fournaise.
« Une caméra fraternelle, tenue dans la main, au chaud. »
Cette proximité au monde est la signature d’un acte fort. Une quête de vérité par les parages et les alentours tangibles. Un de ceux que Cavalier tente de capturer. Un tangible de mille facettes. Un tangible multiple, concret, loin des vieux rêves déphasés, loin des fantasmes idéalistes. Un monde de matière – un monde à portée de main. De main et de l’intime tel le corps et ses empreintes. Gilles Deleuze parlait du cinéma de Bresson comme d’un « espace morceau par morceau, de valeur tactile, et où la main finit par prendre la fonction directrice », un lieu d’attention et de précision. Ce qualificatif touche tout ce que Cavalier, par sa révolution, a distingué ou éclairci. Comme si l’œil était une main qui touche, la caméra est une pénétration à la vie, un contact avec le filmeur et les objets filmés. C’est une relation aux autres qui, inlassablement, ouvre une magnifique possibilité d’être soi. C’est une sorte de dédoublement de l’auteur en son sujet (l’autre et les autres) qui, à l’inverse d’une introspection, permet au cinéaste de devenir sa propre image, son propre film, son œuvre complète et hors de soi. Ce dédoublement instaure l’unicité multiple d’un monde illimité. Le rafistolage des meutes comme un torrent de vérités. Cette réconciliation d’un tout qui serait sous-jacent est donc une permission qu’offre le travail de conservation (et par-là, l’infinité des montages). Dans Le filmeur (2004), le sujet est le corps même du cinéaste, ses yeux, le regardeur et les regardés comme si le voyant, le voyeur et le vu ne ferait qu’un. C’est un film au dedans de l’intime, un voyage qui, des gros plans de l’objectif, va au fin fond du subjectif.
« Pour filmer, je n’ai aucune règle. Sauf d’être attiré. »
Chez Cavalier, l’omniprésence de la caméra implique une omniprésence du cinéma. Son attirance envers l’action de filmer est une fascination pour son Art, non loin d’une obsession. Dans le cinéma, seule l’énergie vitale permet la grande œuvre. C’est un besoin du vivant qui se retrouve comme une simplification bénéfique à l’exercice cinématographique. Il n’y a plus de posture (il n’y aurait jamais dû en avoir). Avec le filmeur et ses films, on ne cherche plus à être ; on est, c’est tout, et ce n’est pas rien.
« Je me lève le matin, je filme ! Et je filmerai toute la journée ! »
Le refrain est connu : le temps qui passe, la vie s’écoule. Et, puisque le filmeur (comme tout le monde) ne se trouve être qu’un fantôme de passage, il lui faudra filmer pour ne pas disparaître. Attendre le bon moment. L’attendre puis filmer, monter, créer. Réaliser, édifier, mettre au monde. Ce sera l’attente contre l’oubli, et rien d’autre. Seulement ensuite, il faudra transfigurer sur l’écran l’ensemble du nouveau monde : le monde interne et sa constante évolution, son étendue d’un Nous comme Je (rien que ça). Le cinéma, sans aucun doute, relève et relèvera de la claustrophilie. Il relève et relèvera de la conscience d’être ici, sur Terre, dans ce monde. D’être ensemble. À nous donc de le voir ou de le définir comme un passage secret ou un accès sacré vers la lucidité, une porte d’entrée comme de vérité. Nous avons le regard et le mouvement, le monde et sa possible fixation, cette promenade de contemplations ; à nous de les figer pour ne pas oublier. De les aimer pour ne pas les quitter. De les défendre pour ne pas les voir sombrer. À nous, en somme, de résister. Le cinéma, rien que le cinéma, et pourquoi pas aller plus loin ?

