Le Fond de l’air est rouge, Chris Marker, 1977 | Tsounami 13 : Catastrophe
« […] Rien de plus droit en effet, rien de plus directa que la balle qui fuse dans l’espace. Peu importe qu’elle soit tirée au hasard, la ligne qu’elle suit est droite. Le droit se dit de ce qui est rectiligne, immédiat, loyal, honnête, sensé, franc, raide, dextre. La gauche c’est le cœur, la passion, la main qui n’a pas la main, malhabile, maladroite, qui n’est pas sûre, qui lâche, malchanceuse, impuissante, sinistre. »
Tout commence dans le plus beau des rêves rouges, vous savez bien, la somme des colères et des peurs. M’en voudrez-vous beaucoup..? Les mémoires chantent en sourdines quelques grands cartons noirs saignés de blanc, des affaires de tous les temps : « des hommes et des vers », « la mort demande justice » (ceux-là nous les devinons) ; enfin, le cri muet, « Frères ! » Les trois coups de bâtons à Odessa, la rue des Martyrs en forme d’escalier monumental, un levé de rideau sur la tragi-comédie (l’histoire se répète toujours trois fois etc.).
Aussi, si l’histoire qui nous est contée était un rébus, mon premier serait – gravé sur le film photosensible, immortalisé comme on dit, à jamais et pour toujours – de l’immaculée conception : du mythe qu’on a bien placé à l’endroit du cœur, la genèse de la geste rituelle, celle des défaites glorieuses, des Écritures de Jadis, d’hier et de demain (puis, le suspens du jour, de l’hiver qui nous démène). Mon premier est à la gauche du Maître à l’instant du face-à-face fatal (le Jugement) dans la vallée de Josaphat, les damnés. Mon second est un cri trop articulé, un cri d’homme exalté, une jouissance bien composée : un orgasme priapique. Sans objet et sans amour, un onanisme d’élu-dévoreur dont la semence – du ciel – recouvre la terre d’agent orange, et de napalm les damnés-dévorés. Où l’on apprend qu’à la droite du Maître le désir est de mort ; la sainte béatitude, l’envers contemplatif des tortures de l’enfer : autrement dit, « la souffrance infiniment désarticulante des uns fait la joie infiniment extasiée des autres. » C’est sur ces quelques images enchaînées que Le fond de l’air est rouge s’ouvre. La mythologie et sa répétition, Le Cuirassée Potemkine commenté par Simone Signoret et emmêlé de flashs, des spectres en foule de conquérants vaincus, de La Havane, La Paz, Dublin, Santiago, Paris, Pékin, Hanoï, Washington… 1963, 1968, 1969, 1973… Puis la jubilation d’un pilote de bombardier américain au Vietnam, un peu de mort à distance, expression du terrible désir d’y aller voir de plus près, la masse des corps brûlés : seuls les anges ont des ailes (« Les cris de ceux qui tombent exaltent les âmes ailées de ceux qui poursuivent leur envol. C’est un seul chant. C’est un seul mouvement. […] C’est le spectacle éternel en acte. »).
Les acteurs entrent dans l’arène, la gladiature est ancienne, la crise est de toujours et de partout, le jugement (son geste, la séparation du droit et du gauche, élus et damnés, saints et démons, pouvoir et impuissance, droit de mort et volonté de vie : l’Empire et ses spartakistes) est aussi bien antique que biblique. Le jugement, d’ici et d’avant, l’éternelle histoire de la violence, se figure et dé-figure sur les corps des empereurs, de ses lieu-tenants, (Ponce Pilate et les sages de Judée, Christ juge et les 24 vieillards) et des gladiateurs d’un jour rouge sang sur le sable blanc. L’arène en latin c’est le sable blanc, ratissé, nettoyé, sur lequel s’enchaine les gladiatures : le spectacle. L’arène donc, ce grand sablier, est ici le temps ; et c’est dans le temps, sur le temps, que la crise (Krisis, ce qui sépare, trie, tue… à la racine de nos mots : crime, critique) est élevée en spectacle. Le film de Chris Marker est en fait le récit d’un crime, il le compare d’ailleurs au meurtre du personnage joué par Boris Karloff dans le Scarface d’Howard Hawks : la boule de bowling abat encore des quilles alors que la main qui l’a lancée est déjà morte. Le crime est parfait, il y a belle lurette que le vers est dans la chair ; envers et contre tout, des mains fragiles agitaient les dés – on croyait jouer son coup – on ne sait qui les a coupées, mais la sentence courait tout le long du mouvement, le fil du rasoir au poignet, en double – vieil ami, vieux frère – des passions et des espoirs : le cynisme et la trahison.
« Enquête antipolicière, qui cherche à retrouver les auteurs de l’innocence plus que ceux du crime… » Une enquête, historia en grec, menée avec méthode : peu bavarde d’elle-même, dialectique par le montage. Les faits, les gestes, la vie pour la première fois sont doublés en direct – comme au cinéma, au spectacle – ; guère besoin de rajouter du commentaire, toute « la chiennerie des juges et des procureurs » est déjà en marche, co-présente au geste, son doublet de mots en tout genre, principalement d’ordre. Le montage de Marker est donc un dialogue, ou plutôt une polyphonie suivant deux lignes de dialogues se rencontrant, se mêlant aux images d’archives et à leurs revers toujours mentionnés pour ne pas se laisser prendre. Aller-retour qui ouvre un espace, celui du spectateur, entre les bris et débris des films militants, des documents en temps réel, notamment ceux du travail de Chris Marker sur cette période, et les images et commentaires encapsulés des archives télévisuelles, des prises de paroles des pouvoirs, la puissance et sa forme dominante. Restitution du « clivage entre ceux qui se taisent et ceux qui font des discours en sorte de lancer des ordres ». Trouver sa voix, une troisième en forme de possibilité multiple, dans la cacophonie des innocents-criminels : renouer le fil, conjurer le « danger que le désastre prenne sens au lieu de prendre corps ». À la fin, mesurant les distances, s’épargnant les illusions lyriques comme la veulerie des juges, on aura bien fini par récolter quelques indices, traces, mégots, empreintes… un peu de vie en reste contre les rigueurs de l’hiver, les raideurs de l’époque : des espoirs en feux follets contre l’immémoire collective et la nuit noire. Dans le dernier montage, le film se conclut sur une pensée consolante dans la catastrophe consommée, alors que le vin est tiré jusqu’à la lie et que l’ivresse peine à venir : il y a toujours des loups.

