À propos de Michaël Bay | Tsounami 13 : Catastrophe
Passons rapidement sur les évidences : Michaël Bay détruit des trucs, boom, plaisir de détruire. Plaisir de détruire pour de vrai. Cut, cut, cut. Le plus de plans possibles pour en montrer le plus possible. Explosion, pyrotechnie. Complètement perdu dans le tourbillon de l’action ; action tout à fait située. Lisible dans l’illisible, puissance du montage. Séquences subliminales qui confinent au mystique. Cut. On voit tout. Longue focale qui attrape à la volée, courte focale qui rend compte. Boom et reboom. Quel plaisir ! Générosité, bien sûr. Invectives, blagues. Lourdeur bien sûr. Forcément. Blagues lourdes insauvables. Stitch qui détruit San Francisco. Quelle différence avec Marvel ? Souvent la vraie vie, la vraie vie le plus possible. Fond vert ? Jamais. Fond de Los Angeles, plateforme pétrolière, Miami. Vrais avions, le plus possible. Peut-être pas la vraie vie, au moins des vrais objets. Du palpable. Pas forcément de la chair, au moins de la ferraille. Vitesse, explosion, destruction. Quelle différence avec Fast and Furious ? Michaël Bay saga à lui tout seul, auteur. Saga Mission Impossible ? Jamais autant, pas aussi gros, Tom Cruise qui chiade de trop, moins chaotique : travail trop bien fait. Bien travailler pas forcément, travailler beaucoup oui, mais encore mieux, travailler en s’amusant. Michaël veut s’amuser, véritable gamin. Comment je le sais ? No Pain No Gain, The Rock fait griller des mains humaines au barbecue ; arrêt sur image « c’est toujours une histoire vrai ». C’est con et c’est drôle. On se marre. Michaël se marre. Ambulance et les centaines de plans au drône… Petit engin à peine découvert qu’il en fait son nouveau jouet. Michaël s’amuse. Les jouets de Michaël ? Des voitures qui se transforment en robot. Image d’epinal du petit garçon masculin qui joue dans sa chambre. Boom et cut. Encore une explosion. Tiens, et si la météorite tombait sur Paris ? La tour Eiffel tombe et ça l’éclate.
Encore boom. Personnages qui subissent les structures. Remise en cause des structures ? Non, bien sûr que non. Figures convaincues que la séduction, la volonté ou la foi, font la différence, changent les choses. Réalité de la situation ? Peu importe. Grande contradiction entre libre-arbitre et contrainte, les figures prennent souvent la bonne décision, envers et contre tout : moteur du scénario. En vrac, Ben Affleck, Pearl Harbor, convainc l’infirmière de le laisser être pilote malgré sa vision pourrie parce que c’est la seule chose qu’il sait faire dans la vie ; Steve Buscemi, The Island, risque de se faire tuer mais décide d’aider les héros malgré tout ; Bruce Willis, Armageddon, fait changer d’avis le militaire en lui hurlant « tu vas vraiment faire ce que t’ordonnent des mecs dans un bureau à des milliers de kilomètres d’ici ?? ». Michaël Bay déteste la bureaucratie, adore les doers, les faiseurs. Cut. Problème : il déteste l’avidité des gens riches, pas les gens riches. Amasser beaucoup d’accord, mais pas n’importe comment, en n’étant pas n’importe qui. Michaël Bay le cul entre deux chaises, entre spectacle et morale. Manie le semtex comme personne, c’est son atout. Être le plus américain des américains, c’est sa limite. C’est son problème. Fétichisation des gens comme-tout-le-monde, les travailleurs, ceux qui bossent pour de vrai sur le terrain (les bras cassés de No Pain No Gain rêvent du rêve américain), les mêmes capables de grandes prouesses (l’opération à distance dans Ambulance) : envie de le croire, beauté de l’idée. Manichéisme ? Pas le motif le plus évident de sa filmo. Empathie pour tout le monde, empathie pour les « méchants », au fond personne n’est vraiment méchant. No Pain No Gain, Mark Walhberg victime du rêve américain pour ne pas être un moins que rien, Anthony Mackie victime des stéroïdes qui lui permettent de se sentir bien dans sa peau, The Rock victime de la cocaïne pour oublier. The Rock, Ed Harris lance son attaque contre San Francisco. Pourquoi ? Pas de mauvaises intentions, pas d’autres solutions. Obtenir des réparations financières pour les familles d’agents secrets non-reconnus par l’administration. Encore une fois, poids des structures, encore une fois, jamais remises en cause : le président ne cède pas à sa demande pourtant raisonnable, ce ne sera jamais ni évoqué, ni interrogé. Faux dilemme. Cut. Influence du mythe libéral de l’homme bon qui fait les bons choix et changent les choses face à des forces plus inertielles que malfaisantes. Explosion, caillou dans la chaussure. Michaël décrit plus souvent qu’il ne blâme, montre plus souvent qu’il ne juge. Par empathie ou parce qu’il faut toucher la planète entière pour rentabiliser le film ? L’un n’exclut pas l’autre. Pour le bien du spectacle, tout le monde est pardonné. Pearl Harbor, empathie pour le général japonais. L’attaque ? Devoir de soldat. Hiérarchie, primordiale oui, source de trop d’excès, aussi. Problème de la hiérarchie ; jamais remise en cause car nécessaire. Pas d’alternatives, faux dilemme encore. Cut. Cinéma américain : explosion pour la bonne cause, la leur, toujours. Explosion parce qu’il le faut, parce que sinon la météorite tue l’humanité, parce que sinon les Decepticons gagnent. Et pourtant, The Island, aussi des explosions parce qu’il faut survivre face au capitalisme inhumain. Simple mais pas toujours si simple. Encore une fois : capitalisme, oui, capitalisme inhumain, non. Courte-vue des conclusions de Michaël. Le spectacle ne se vit bien qu’en courte focale. Rester en surface à tout prix, la surface surcutée et cartographiée aléatoirement dans tous les sens est déjà intéressante à explorer des yeux. Pas le temps pour le reste. Pas de politique et tout le monde voit midi à sa porte.
J’essaie de penser, ça va trop vite. J’essaie de creuser la surface, trop confus. Confusion qui permet à ses films d’exister. Michaël Bay qui insuffle sa candeur. Rapport enfantin au monde et optimisme béat face aux problèmes de la vie. Face aux problèmes : rien n’empêche de casser des bagnoles et du béton. Si tu arrêtes d’être un petit candide, tu perds l’argent pour jouer, pas d’argent, plus de films, moins d’explosions, moins de spectacle. Plaisir régressif, le château de sable qu’on construit pour détruire. Pas de films sympas avec tout le monde ? Puni au coin sans tes jouets ! Mais comme Michaël est sympa, il ne sera jamais puni. Rêve. Rêve américain, toujours. Un rêve de cinéphile ? Voir un jour des films de cette ampleur sans trame narrative libérale. Le spectacle rien que le spectacle ! Vide le cerveau, que du plein les yeux plein les oreilles, rêve d’avoir l’un sans l’autre. Cut. Essoreuse à salade. On en a pour son argent = équation capitaliste du cinéma. Envie d’être essoré, envie de boom-boom dans les oreilles. Techno, comme en boîte, exutoire ou transe, corps qui vibre devant l’écran, pas d’émotions, des soubresauts. On sait d’avance qu’on en aura pour son argent ! Merveille ? Tout se terminera bien ; l’âme grisâtre s’illuminera ; s’excitera sur un fauteuil et partagera son plaisir avec ses amis, son paquet de pop-corn. Boom et paf les popcorns par terre. 5 euros en miette ? Pas grave, le film en a coûté 100 millions. Embrasser la confusion, on se posera la question plus tard. Explosion de voitures et héros incorruptibles, fête de la matière et figure mythologique triomphante. Matérialisme de l’action et libéralisme du scénario. Ne pas se priver du brio de l’un pour à tout prix éviter l’autre. Condition pour le spectacle et tant pis. Encore boom et on verra demain.

