Article | Tsounami 13 : Catastrophe
Le 4 novembre 2023, Arnaud Desplechin présentait la première époque de Shoah de Claude Lanzmann au Centre Pompidou. Nous savions le film fort et important, nous étions curieux d’écouter ce réalisateur parler du film. Il nous était impossible de prévoir ce qui arriva : l’une des plus belles interventions qu’il nous ait été donné d’entendre sur le cinéma, suivi d’un des plus grands films de l’histoire du cinéma. Nous avons alors demandé au cinéaste de publier son intervention dans nos pages, et il a accepté. Voici le texte, brut, tel qu’il nous l’a lu ce jour-là.
Bonjour. Je vais être trop long.
Je n’ai cessé de me minuter. Et il va falloir que je parle vite, si je veux arriver au bout, sans trop vous casser les pieds. Et bien sûr je n’arriverai pas au bout, parce que c’est impossible avec un tel film…
Aujourd’hui, je vais parler un peu de la première époque, celle que vous allez voir maintenant. Et même de la première partie de la première époque.
J’ai vu le film un certain nombre de fois dans ma vie. Je l’ai revu encore ces jours derniers pour préparer cette présentation, je pensais à vous, ceux qui ont déjà vu le film, et ceux qui vont le découvrir pour la première fois – et c’est toujours une aventure très intime de découvrir Shoah…
Aujourd’hui, j’ai le trac. Parce qu’hier soir, je dinais avec deux amies, l’une était Line, l’autre était Florence, et nous avons parlé sans fin de ce film immense.
Et j’étais bien meilleur au restaurant que je ne vais l’être aujourd’hui devant vous. C’est parce que je parlais sans notes…
Je me lance.
Hier soir donc.
Line me demandait si la réputation du film est dû à sa longueur. Puisque le film est long et vous n’êtes pas sans le savoir !…
Je me suis insurgé. Sobibor est un film de Lanzmann, il fait 1h35 et c’est un chef d’œuvre !
Et puis, est-ce que la Recherche de Proust est fameuse parce qu’il y a sept volumes ? Est-ce que Guernica est une peinture longue ou brève ?
Line me répondait que La Recherche fait bien 7 volumes. Et que Guernica, ça a quand même des dimensions imposantes…
Elle n’avait pas tort. Et ça me mettait en colère.
Alors, j’ai commencé à raconter mon expérience du film…
Shoah est considéré dans le monde entier comme un chef d’œuvre, pas parce qu’il fait 9h30, mais parce qu’il est bourré d’inventions qui sont uniques dans l’histoire de l’art cinématographique.
Alors Line me demandait quelles inventions.
Mon premier exemple, c’était la langue, les langues parlées dans le film. Puisque les langues, sont le domaine de Line…
Disons que par métonymie, dans Shoah comme au grand Sanhédrin, toutes les langues du monde sont parlées, de Corfou à Tel Aviv…
Et pourtant le film est français, c’est un film de France. Le cinéaste français parle aussi allemand et anglais. Mais le yiddish, l’hébreu et le polonais seront traduits.
Et il n’y aura pas de sous-titres. Tout passe par la traductrice. Les mots sont dits deux fois, nous assistons à leur énonciation, puis à leur traduction. Et soudain, vous, les spectateurs, vous parlez toutes les langues !
Cette triangulation du dialogue – je reviendrai sur le triangle dans le film : c’est une pure invention de cinéma. On n’avait jamais vu ça avant. Par cette stratégie de mise en scène, Lanzmann nous restitue une parole vive…
Il y a un mot que j’adore dans le prologue de Sobibor, qui est un autre film de Claude Lanzmann : « musées et commémorations instituent l’oubli autant que la mémoire. Écoutons la parole vive de Yehuda Lerner ».
Eh bien, ici, vous entendrez des paroles vives. Jamais vous n’entendrez de mots aussi vivants que dans ce film.
Qu’est-ce que le cinéma sinon un art de la parole ?
Autre exemple : le corps et l’espace.
Lanzmann pratique un art de topographe.
Combien de kilomètres de Chelmno aux fosses dans la forêt ? Et de Grabow à Chelmno, combien de kilomètres ?
D’abord une charrette tirée par un cheval, les sabots qui claquent, et l’on mesure la distance aux pas exaspérants du cheval.
Puis ce sera une voiture qui va nous conduire aux fosses…
Tout l’espace devient concret, vous touchez les lieux. Et qu’est-ce que le cinéma sinon un art de l’espace ?
Plus fort encore, la formidable scène de la gare de Sobibor avec Jan Piwonski.
Une palissade a disparu, mais on retrouve les lieux, et ce qu’on appelle la rampe.
Lanzmann fait un pas : « Ici, je suis vivant », un autre pas : « Ici, je suis mort »…
Et je ne peux pas ne pas me souvenir de Chaplin et au coup de pied en arrière de Charlot qu’il inventait.
Vous vous souvenez de ce coup de pied de Charlot, le coup de pied en arrière de celui qui est pauvre ?
Eh bien, c’était une autre pure invention de cinéma, qui a aussi reçu la reconnaissance du monde entier.
Lanzmann – comme Chaplin – faisait du cinéma avec tout son corps.
Qu’est-ce que le cinéma sinon un art des corps ?
Une troisième raison pour expliquer pourquoi Shoah est connu dans le monde entier comme un chef d’œuvre ?
La première partie du film, sur laquelle je vais revenir, nous décrit une panique : il faut déterrer des milliers de corps, des dizaines ou centaines de milliers de corps pour les brûler, les anéantir.
Il n’y aura pas une trace.
Les fours seront détruits, on plantera des arbres pour dissimuler les lieux du crime.
Pas une image, des documents administratifs obscurs.
Tous les témoins juifs seront tués…
Donc, pas d’image.
Et Shoah va nous proposer mille images, visages, paysages… Ces images vont faire naître en nous mille autres images, du cinéma incandescent. Combien de films vous proposent autant d’images sur un événement aussi secret ?
Ainsi, par un film, Lanzmann a su arrêter cet attentat contre le témoignage lui-même. Un film de cinéma a restauré le témoignage…
Combien d’œuvres peuvent en dire autant ?
C’est que Shoah est une œuvre et un événement historique en même temps.
Quand j’allais voir le film, on appelait la destruction des Juifs d’Europe : l’holocauste. Tiens, je vais voir un film intitulé Shoah, un mot hébreu dont j’ignore tout, et Lanzmann ne parlait pas hébreu non plus.
Aujourd’hui, on dit : shoah.
Shoah est une œuvre d’abord, et c’est aussi le nom de la montée à la conscience du monde d’après-guerre, de la destruction des Juifs d’Europe… Cette montée à la conscience est un effet historique du film.
Notre monde est un peu meilleur parce qu’un film le répare.
Un film a mis fin à cet attentat dont nous étions tous victimes.
Dont nous sommes encore victimes.
C’est pour ça que chaque projection du film est une victoire. On peut dire ça de combien de films, de combien d’œuvres ?
Voilà ce dont nous parlions au restaurant hier soir.
Je reviens en arrière…
*
Bon, Shoah date de 1985. Nous sommes en 2023 pour la rétrospective Lanzmann à Beaubourg. Le film a donc 38 ans.
La première fois que j’ai vu Shoah, ce fut en 1985, l’été. J’avais vingt-quatre ans.
Lanzmann n’était pas encore un nom connu parmi les cinéphiles. Il était l’auteur de Pourquoi Israël qui est un film que j’adore, et que je tiens en très haute estime.
Pourquoi Israël date de 1973, j’avais douze ans. Je n’avais pas vu ce film à l’époque, il avait reçu peu de reconnaissance des milieux cinéphiles…
Je sais comment Jean-Pierre Melville avait appelé Lanzmann pour le rencontrer après le film. Melville et Lanzmann faisaient des tours de périphériques en silence la nuit, dans la Rolls de Melville, Claude était fort impressionné. Mais enfin, à part Melville, qui avait vu qu’un cinéaste était né ?
Donc, pour moi, quand j’ai découvert le film Shoah, c’était le film d’un inconnu.
Et ce film a changé ma vie.
Le film que j’ai vu un jour de 1985 n’était pas un reportage. Le film était à peine un documentaire. Shoah ne m’expliquait rien. Et pourtant j’y apprenais mille choses.
J’en arrive au cœur : Shoah simplement incarne, et c’est à mon sens la plus haute fonction du cinéma.
Shoah incarne le point aveugle du 20ème siècle, la destruction des Juifs d’Europe, une destruction dont il reste si peu de traces. Sinon dans nos mémoires, dans nos vies quotidiennes.
Ce film relève un défi cinématographique : comment donner à voir le massacre de plus de six millions d’êtres humains ?…
Eh bien Lanzmann a trouvé la réponse. Plein de réponses. Je vais en énumérer deux ou trois autres.
Je reprends avec ceci, que je tiens Shoah pour la définition même de la mise en scène, celle en laquelle j’ai foi.
Chaque plan que vous allez voir est mis en scène, chaque plan est pensé poétiquement et philosophiquement.
Rassurez-vous, je ne vais pas déflorer le film pour ceux qui ne l’ont jamais vu. Simplement, je vais déposer quelques pierres, parce que je veux que vous vous y repériez.
Alors, ces trouvailles de Lanzmann…
D’abord, tout le film est au présent.
Et c’est un des paradoxes du film. Le film va vous plonger dans le passé, un passé terrible, un passé qui n’en finit pas de ne pas passer. Et pourtant, l’outil de Lanzmann, c’est le cinématographe, et le cinéma se conjugue au présent. Irrémédiablement. C’est une leçon de la Nouvelle Vague, une leçon de Bazin.
Ce film va vous parler de vous. En même temps que le film est un tombeau pour les victimes, leur rend un nom, le film vous restitue votre propre temps, votre propre vie.
Et c’est pourquoi Pierre Vidal Naquet le comparait à la Recherche de Proust…
Le temps perdu est retrouvé.
Et qu’est-ce que le cinéma sinon un art du temps ?
Alors, pas d’archives, pas de reconstitution. Lanzmann nous raconte une histoire : voyez le sublime premier déroulant… Mais pour autant, il n’y a pas de narrateur omniscient. Un enquêteur bien sûr, et ça nous conduit à l’aspect policier du film, ou parfois d’espionnage, mais pas d’omniscience.
Il y a juste des fragments de présent, qui sont assemblés avec un art admirable.
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Après le déroulant…
Nous est présenté Simon Srebnik. L’enfant chanteur, nous dit Lanzmann.
Et les images commencent sur une barque, où Simon chante à nouveau, les chants que ses tortionnaires le forçaient à chanter. Une chanson polonaise, et une chanson allemande…
Dès le premier plan, douceur infinie, violence infinie.
Cette barque, c’est une vraie barque, avec la merveilleuse trivialité du cinéma. Nous traversons la rivière, nous regardons le paysage, la Pologne, nous sommes à Chelmno. Devons-nous penser à la barque de la Partie de campagne de Renoir ? Nous en avons le droit.
Pourquoi je parle de Jean Renoir ? Parce qu’ici, la vie déborde de partout : vous verrez une poule qui traverse les rails ; dans la deuxième époque, des lapins qui courent sous les barbelés, vous vous souviendrez plus tard de cet enfant au vélo qui croise un train, mille détails qui sont la vie même… La vie ne cesse de déborder, devant nous, et le vrai cinéaste, Renoir ou Lanzmann, accueille la vie et vous la rend.
Mais cette barque, c’est aussi une formidable image mythologique : c’est le Styx que Simon Srebnik traverse.
Vous apprendrez dans les minutes qui suivent ce que faisait cet enfant sur cette barque, de quelle cendre est tapissée la rivière.
Nous franchissons les enfers, pour nous retrouver au temps de l’extermination.
D’une main, il y a un engagement absolu du cinéaste pour la réalité. Le présent, disais-je. Et de l’autre main, une résonance poétique de l’image.
Après Simon sur la barque vue de la rive, la caméra est dans la barque, nous entendons la voix des Polonais qui se souviennent – et je reviendrai sur la fonction du témoin dans le film. Détail sublime : ce passant sur la berge, qui regarde la caméra et vous regarde. C’est l’œuvre d’un peintre ! Là, je pense à Manet.
Et puis nous zoomons sur le visage de l’enfant chanteur.
Ce sont les 2 premiers plans du film. Une simple barque, des voix de témoins, et le chant de Simon Srebnik…
Après les plans de la barque, il y a ce travelling sublime. C’est un travelling arrière, caméra à l’épaule : Simon marche dans un champ. Bord cadre, nous devinons à peine une épaule : c’est le réalisateur, qui semble protéger l’enfant chanteur…
L’homme s’arrête. « Ici, on brûlait des gens ». Zum Himmler ? Zum Himmel… Et puis cette réplique, qui est devenue une des plus grandes répliques de cinéma : Ja, das ist das Platz.
Je passe sur la fin de la scène qui est sublime. C’est la fin de l’ouverture.
Ne flippez pas quand vous découvrirez le film : tout avance en spirale.
Laissez-vous porter par ces spirales – elles sont pensées d’une manière si profonde. A chaque révolution, une nouvelle dimension vous apparaîtra.
Fin de l’ouverture, donc, début du premier chapitre de la première partie de la première époque…
C’est l’autre survivant de Chelmno : Michaël Podchlebnik, l’homme qui sourit. Il parle en yiddish.
Puis nous voilà en Israël, où nous voyons une jeune femme qui parle de son père, survivant de Vilna.
Nous en sommes à quatre langues – le français, l’allemand, le yiddish, et l’hébreu, profusion des langues…
Puis, nous sommes dans une forêt israélienne, qui rappelle Ponar, et qui n’est pas Ponar. Des troncs d’arbres abattus, des fumées au loin. Soit : une image à la place d’une autre.
Voyez le processus des associations d’idées : nous sommes maintenant dans une autre forêt, et c’est à côté de Sobibor…
Pologne, Israël, Lituanie, Pologne encore, nous tournons en spirale, et nous nous approchons de l’irreprésentable.
Un garde forestier nous raconte que des arbres ont été plantés pour dissimuler le crime…
Nous revoilà avec Michaël Podchlebnik, et les larmes viennent s’ajouter au sourire. L’horreur est là.
Et la caméra hallucinée parcourt une forêt : nous sommes à nouveau à Chelmno. Mais c’est l’hiver. Nous voyons des traces de neige. Lanzmann demande à Michaël s’il faisait froid.
Ce qui veut dire que Lanzmann est venu, puis revenu à Chelmno, pour filmer et filmer encore l’absence de traces. Par ce mouvement, l’hallucination du cinéaste devient la nôtre.
Israël à nouveau, et le récit des corps déterrés. L’horreur devient insoutenable.
Puis nous sommes en Suisse, avec Richard Glazer, qui voit les flammes de Treblinka. Là-bas aussi, les corps sont brûlés, disparaissent.
La caméra parcourt Treblinka. Là encore, l’absence de traces, sinon des pierres mémorielles.
Israël encore, les bûchers qui durent 7, 8 jours.
Puis, retour à Chelmno où Simon Srebnik raconte comment l’on broyait les os en poussières…
La caméra sur une barque, nous remontons la Ner… Et c’est la fin de la première partie.
Et là, Lanzmann me racontait comment il était resté bloqué au montage. Plus d’un mois, tout travail s’est arrêté.
Et je vais vous parler d’un raccord que je trouve sublime, et qui est un acte de pensée.
Nous avions eu l’ouverture : l’enfant chanteur.
Puis la première partie, soit : le secret du crime nazi, comment toutes traces furent effacées.
Comment continuer et entrer vers la mort ?
… Et Lanzmann a trouvé.
Nous voilà aux Etats Unis, à Cincinnati, où Paula Biren, survivante d’Auschwitz, dit n’être jamais retourné en Pologne, à Lodz. Paula Biren est l’héroïne sublime de Baluty, un des volets des Quatre sœurs, le dernier film de Claude que j’aime tant… Pourquoi retourner en Pologne, se demande Biren, il n’y a plus rien là-bas, ils veulent même raser le cimetière…
Cut. Nous voyons un long pano sur le cimetière désolé de Lodz. Seules traces de la vie juive en Pologne.
Et seulement alors, nous entrons dans une ville polonaise, grise, menaçante, et cette ville est Auschwitz. Nous entendons en voix off une Polonaise de cette ville… 80% de la ville était juive…
Lanzmann a parlé de sa stupeur quand il est arrivé à Auschwitz… Le lieu existait, il y avait une plaque, des habitants, de la vie, des boulangeries… Lanzmann n’en revenait pas que Auschwitz existe ainsi. Et le cinéaste nous demande de continuer à être stupéfait. À ne pas comprendre.
Comprendre, c’est le meilleur moyen de rater le vertige de la destruction des Juifs d’Europe. Il faut commencer par être stupéfait, et se tenir à la lisière du comprendre.
Et je pense aussi aux merveilleux livres de Jean Hatzfeld sur le génocide Tutsi…
Ainsi, le cinéaste trébuche sur l’extermination, et nous trébuchons avec lui. Nous sommes stupéfaits avec lui.
Et cette stupéfaction ne va pas sans la rage, le désespoir…
Nous en arrivons à la présence polonaise du film.
La parole dans le film est répartie en trois instances – avec des exceptions, Paula Biren, Inge Deutschkron, et plus tard l’historien Raul Hilberg… : ces trois instances sont les victimes, les bourreaux, que vous découvrirez plus tard. Et les témoins.
Il me faut resituer le film dans son époque. C’est le film que nous attendions : nous savions que la destruction des Juifs était notre point aveugle. Godard disait ces années-là qu’il fallait faire un film sur les camps filmé du point de vue des bourreaux. Jerry Lewis avait tourné l’ancêtre du film de Benigni, et je n’ai vu ni l’un ni l’autre. Pontecorvo avait réalisé Kapo. Resnais, avec le texte de Cayrol, avait réalisé Nuit et brouillard, qui est un film sur le phénomène concentrationnaire plutôt que sur l’extermination. Comme si le film de Resnais n’osait aborder la spécificité juive de l’extermination. Et c’est une pudeur que j’aime tant…
Et puis Shoah est arrivé.
Et je tiens qu’un des coups de force de Lanzmann a été de développer ce triangle inventé par Hillberg : victimes, bourreaux, témoins.
Pourquoi les témoins ?
Parce que le crime a eu lieu, d’une façon impensable, d’une barbarie qu’on croyait impossible. Le scandale, c’est qu’il a eu lieu. Il eut lieu en Pologne, quoiqu’en aient dit les gouvernements polonais.
Le crime a réussi, à certains égards, et c’est la disparition de ce Yiddishland qui est évoquée.
Ja, da ist das Platz, disait Srebnik.
Lanzmann disait : tout le film est construit sur un refus de comprendre. Avant le film nous cherchions tous à comprendre. Et en artiste, la réponse de Lanzmann fut de dire que le cinéaste ne cherche pas à expliquer, mais à montrer. Claude disait : « à incarner ».
Nous pouvons regarder ces témoignages odieux ou meurtris des Polonais, comme la métaphore des spectateurs du film. Nous sommes les Polonais du spectacle : nous ne sommes ni des bourreaux, et nous devons comprendre que nous ne sommes pas les victimes. Nous assistons au film, nous ne pouvons empêcher son déroulement. Nous pouvons quitter la salle, mais le film continuera à se dérouler. Quelque chose d’impensable, d’extrêmement difficile à décrire va se passer sous nos yeux. Qu’en ferons-nous ?
On va vous dire, alors tu as été voir Shoah à Beaubourg, c’est comment ?
– C’est génial, c’est unique. J’ai vu.
– Ouais mais tu as vu quoi ?
Et nous nous trouvons dans cette position intenable qui est celle du témoin.
Et je ne peux pas évoquer Jan Karski dans la deuxième époque, sinon Arnaud Hée va vraiment me tuer !
En un mot, ce film, et c’est le privilège des grandes œuvres d’art, invente ses spectateurs.
Troisième point : pourquoi cette présence des témoins ? Je vous l’ai déjà dit dans mon préambule. Parce que l’attentat de Hitler est un attentat contre le témoignage. Le mot même de cadavres, ou de mort, qui étaient interdits – figuren, schmattes… Et ce film ne fait rien de moins que de restaurer la fonction du témoin, donc du procès enfin possible, donc du deuil enfin possible.
C’est un film de cinéma qui a mis fin à l’attentat d’Hitler qui s’était perpétué après la guerre.
Je récapitule :
Les Polonais, ce sont d’abord : l’impensable a eu lieu et temps, l’impensable, ce qui devrait ne pas s’être passé en bonne logique, s’est passé. Les Polonais sont la matérialité, la preuve, le scandale du « ça a eu lieu ».
Les Polonais, ce sont aussi les témoins, comme le film fait de vous les témoins d’une œuvre d’art.
Enfin, inclure les Polonais dans ce triangle de paroles, c’est la possibilité philosophique de mettre fin à l’attentat contre la fonction même du témoignage.
J’ai déjà été trop long. Avant de partir, je vais vous donner une dernière petite indication, plus, je vais évoquer une scène que j’admire.
* l’indication. C’est une invitation. Je vous invite à voir et à goûter un merveilleux mélange des genres. Profitez-en – il y a l’élégie dont je vous parlais, le film d’espionnage avec la camionnette cachée devant un appartement nazi, le film policier avec la scène dans la brasserie, ou bien les deux danseurs allemands dans la salle de bal du Klu, le western…
Quand nous voyons Lanzmann, revenir dans les villages dont les Juifs ont disparus, toujours je pense aux westerns d’Eastwood. L’homme des Hautes Plaines, bien sûr, ou Pale Rider, ou Impitoyable…
* Enfin, je désire partager avec vous une scène, qui m’est apparue quand je révisais le film, en écrivant ces lignes.
C’est la scène de Inge Deutschkron, Juive berlinoise, qui fut cachée pendant la guerre, et qui échappa ainsi à l’extermination.
Inge a ces mots : Et je me sentais si coupable de ne pas m’être laissée déporter. D’avoir tenté d’échapper à un destin que les autres ne pouvaient fuir…
C’est donc une femme qui dit cela.
Et cette semaine, je pensais donc que Inge incarnait la figure du cinéaste, la figure du jeune Claude, qui fut résistant, qui échappa à la déportation. Au destin de son peuple, comme le dit Inge.
Derrière la voix de Inge, sa confession, je devine le sentiment de culpabilité du cinéaste, la culpabilité d’avoir survécu. Et comment cette culpabilité l’a poussé à accepter la commande du film qui deviendrait Shoah. Comment cette culpabilité devint une force de vie.
Et je trouve admirable, cette femme, cette voix, ce visage sur un quai de gare…
Nous retrouverons ce quai de gare, plus tard, dans le Dernier des Injustes, et cette fois-ci c’est directement Lanzmann qui tiendra le rôle…
Alors, regardant Inge, je me suis souvenu d’une phrase terrible de Lanzmann à la sortie du film : il disait avoir « ressuscité ces gens, pour les tuer une seconde fois, avec moi, en les accompagnant. Qu’ils ne meurent pas seuls. »
Vous entendez : ressusciter / Mourir une seconde fois. Quel autre film nous décrit aussi cet arrachement ? Eh bien, c’est Vertigo.
J’ai voulu dans un texte, il y a quelques années, rapprocher le mouvement de Shoah de celui de Vertigo, d’Hitchcock…
Dans Vertigo, Madeleine tombe par deux fois de la tour de la mission San Juan Bautista. Par deux fois, James Stewart ne sait l’empêcher. La femme aimée revient à la vie pour mourir à nouveau et cette énigme nous brise le cœur. Chez Hitchcock aussi, tout est construit en spirale, le film comme l’escalier de la tour…
Dans Shoah, Lanzmann va rappeler les Juifs exterminés à la vie. Pour les voir mourir à nouveau. Mais cette fois, ils ne mourront pas seuls. Parce que vous les aurez vus, ce soir, à Beaubourg…
Vertigo et Shoah.
Miracle du cinéma.
Bonne projection.
*
Notes :
Dans la deuxième partie de la 1ère époque, vous découvrirez l’historien Raul Hilberg, comme un frère aîné du cinéaste.
Hilberg vous dira : peu de choses furent inventées par les nazis. L’extermination fut un saut, une invention. Mais la haine, les persécutions, elles étaient millénaires.
Arrive la partie la plus violente de Shoah, la description de la Pologne. Vous allez voir le visage de cette haine. Elle culmine dans la scène de l’église de Chelmno. Avec Simon Srebnik, figure admirable.
Vous allez voir le monde dans lequel cette destruction a eu lieu.
La Pologne, le pays où la destruction a eu lieu, est le lieu de la haine. Vous terminerez cette partie en Allemagne, qui est pour Lanzmann le lieu de la technique.
… Les corps ont disparu, les fours d’Auschwitz sont réparés, les camions d’extermination peaufinés. Tout est en place pour la deuxième époque…

