Lettre d’un désespéré

Article | Tsounami 13 : Catastrophe

Tout a commencé avec la Shoah. « Catastrophe » en hébreux. Pour éviter que ça recommence, on a voulu qu’existe une terre juive en Palestine. Alors il y a eu la guerre, la première. Et puis il y a eu la Nakba. « Catastrophe » en arabe. Elle a donné lieu à un exode massif. Ainsi qu’à d’autres guerres. Une guerre, des guerres, la guerre. « Catastrophe » dans toutes les langues. De fil en aiguille s’est tissé un immense voile d’horreur qui recouvre tout aujourd’hui. Surtout depuis le 7 octobre. 

Parler de la Catastrophe

Pas un jour ne passe sans que je ne pense à la Shoah. C’est comme ça. Devoir de mémoire. Désir de comprendre. L’humanité est capable du pire et le seul moyen de s’en préserver, c’est de ne jamais l’oublier. J’ai mis du temps à comprendre que cette obsession n’était pas normale chez un goy. Normalement, quand on a 17 ans et que nos parents s’absentent pour le week-end, on organise une fête. Normalement, on n’en profite pas pour regarder d’une seule traite Shoah de Claude Lanzmann, passant 9h dans le noir à pleurer des morts qui ne sont pas les nôtres. 

Lorsqu’en réunion de rédaction s’impose le mot « catastrophe », j’explique à mes collègues comme ce mot est bloquant pour moi. On me dit que ça n’est pas grave. Que Desplechin nous a offert un beau texte sur le grand film de Lanzmann. Et que je n’aurai qu’à justement assumer ce biais cognitif chez moi. Si je pense tous les jours à la Shoah, à ses conséquences, et aux crimes contre l’humanité qui partagent de près ou de loin une parenté dans l’horreur, alors avoir aujourd’hui l’opportunité d’écrire dessus devrait être une aubaine.

Et puis il y a eu le 7 octobre.

Et les milliers de morts à Gaza. 

Et les mots me manquent.  

J’aimerais parler d’Israël et de la Palestine. De la colonisation et du terrorisme. Des (ir)responsables locaux et internationaux. De mes amis juifs qui ont peur pour leur vie et de mes amis arabes qui n’en peuvent plus. Exprimer ma colère. Faire sortir mes larmes. Et surtout j’ai envie de parler des civils qui meurent. A Gaza hier et encore plus aujourd’hui. En Israël le 7 octobre, ou même avant. Des vies brisées par ce conflit. Là-bas, ici, ou ailleurs. Du droit à l’autodétermination des peuples et du droit à la vie. Pour toustes. Partout. 

Mais les mots ne viennent pas. 

Et aucune image de cinéma ne me semble à la hauteur. 

Pour une fois, j’ai l’impression que le cinéma ne peut rien pour moi.  

En face d’un enfant qui meurt, le cinéma ne fait pas le poids. 

Le cinéma a besoin de mots et d’images. Il utilise l’un pour construire l’autre et vice-versa. Amputé de ce qui fait sa dialectique, il ne peut rien du tout. Du 7 octobre, on a vu beaucoup d’images, mais très peu de mots à la hauteur. Des morts à Gaza, de ceux d’avant comme de ceux d’après, on a beaucoup entendu disserter. C’est d’images porteuses de sens dont on a manqué. Une ville rasée, le cadavre d’un enfant anonyme, qu’est-ce que ça veut dire ? Et surtout : qu’est-ce que le cinéma peut bien en faire ? Impuissant, il observe sans voix les images de guerre, les discours des philosophes et les promesses des politiques. Tant que l’horreur est en cours, le cinéma ne peut l’éclaircir. 

Un temps je pense à écrire sur Avi Mograbi. Sa lucidité, sa colère et son humour. Rire pour ne pas pleurer. Interrogé par les Cahiers du cinéma, il avoue lui-même être dépassé. Je me tourne vers Amos Gitaï. Même chose. Et puis avec lui on rit moins qu’avec Avi. Alors mon rédacteur en chef me recommande le visionnage du premier film d’Elia Suleiman, Chronique d’une disparition (1996), où il raconte ses divagations lors de son retour en Israël après une dizaine d’années passées aux Etats-Unis. Le film est composé d’un assemblage de saynètes triviales sur la vie des Palestiniens, que la société traite comme des fantômes. Ce qu’on en retient surtout, c’est l’image de ce réalisateur qui erre avec dépit et ennui après avoir abandonné tout espoir de voir le sort des siens s’améliorer. Cette déprime, elle permet une distance comique sur les événements, dont Suleiman fait le principe de son geste politique. Rire pour ne pas pleurer. Comme chez Mograbi, quoiqu’en plus blasé : Elia c’est un peu Avi qui serait sous Prozac. 

Chronique d’une disparition est une belle découverte. D’autant plus que le film est simple à trouver. Mais le regarder aujourd’hui, c’est faire le constat d’une nouvelle disparition : celle de la possibilité même du geste de Suleiman. On aimerait nous aussi soupirer et rire un peu, dépité. Mais on ne peut plus. La catastrophe est en cours et c’est trop grave pour qu’on rigole : il ne nous reste plus qu’à pleurer.