Sur les jardins de Sophie Roger, Pierre Creton et Vincent Barré | Tsounami 18 : XXIe siècle
Dans la brume, des lignes de cadre et de fuite se dispersent dans les champs. Le cosmos en main, les graines se déposent au creux des ombres, désormais le passage est possible… ; se déplacer, sortir de la monoculture à la recherche des bulbes et des tubercules.
Le cinéma pousse et grandit selon les temps et leur humidité. Dans Les jardiniers du petit Paris (2010) de Sophie Roger, la première partie est titrée « La fin des voyages », manière de dire toute la nécessité de l’ici et du maintenant, du juste là, du devant nous. La cinéaste chuchote des extraits de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss et épie derrière sa fenêtre ses voisins et voisines travailler la terre. Les hommes et les femmes passent devant l’axe de la caméra, souvent jardinent, parfois discutent et parfois posent. Un travail collectif ; un travail du commun ou l’antithèse même d’un monde aux emplois qui esseulent, qui excluent. Laissant aux bords de ses cadres ce que l’on devine être un bout de fenêtre tout à fait noir à l’image, le sur-cadrage a des airs de pellicule. Une sorte de bobine, petit à petit, offrant toute la matérialité que peut offrir le cinéma et ses brins d’images comme des parcelles et leur montage comme les racines à venir, à revenir. Petit à petit, au fil du film, les plantes et les corps se dressent sous différentes saisons et hauteurs de plantations, sous dix ciels. Sophie Roger et son inséparable caméra se mêlent aux lieux où prolifèrent les vies, peignent un portrait du vivant, humain ou non. Le Cinéma-Potager glane et guette, un cinéma de la proximité.
Dans le désordre, il faut poser les graines, patienter, arroser, récolter, ne pas chercher le sujet pour seulement voir et entendre ce qui advient ; à plusieurs, une camaraderie ou un compagnonnage. Une petite bande au Pays de Caux : Sophie Roger, Pierre Creton et Vincent Barré (et beaucoup d’autres).
Parmi leurs cueillettes filmiques, il y a Côté Jardin (2011) de Pierre Creton. Dans celle-ci, des piaillements d’oiseaux surpassent le vent calme. Un chien et un chat traînent au coin d’une table, d’une pelle et de deux sacs remplis de terre et de boutures. Le cadre entier est pris par l’herbe dont la profondeur n’est que du sol. Cut. Apparaît une chèvre qui, d’un bond, se retrouve sur la table. Elle observe ou contemple, puis elle tâte le manche de la pelle qui, en tombant, l’apeure. Elle fuit en sautant à droite de l’écran, mais – cut – passera à gauche ensuite. À coups de cut, le montage joue des mouvements – les entrées et les sorties du cadre sont improbables, les animaux en transe. La faune et la flore subissent le champ et sa découpe, l’omniprésence du cinéaste. Ce sont des gros plans comme des rêveries. Un chat s’envole et voltige, lui aussi, à l’aide d’un cut. La brouette est remplie, mélangée, malaxée – l’œil de l’âne puis son cri, et voilà qu’apparaît une voix : la radio, le journal et puis la catastrophe. Fukushima. On continue la plantation, il n’y a pas le choix. Le montage s’apparente à une prière et les différents cut donnent la sensation de paroles magiques dont nous pourrions imaginer un code caché, secret – l’incantation est là. La force d’un geste – cette forme nouvelle, inventive, astucieuse et féconde qui donne envie d’aller prier, ou mieux encore, d’aller jardiner. Pierre Creton a filmé sa proximité puis, la convertissant en montage, la rythmant de cut bien choisis, il a dévoilé l’imminence des alentours, de ses parages. Contre les malheurs de l’autre bout du monde, il y aura l’évidence du quotidien, des environs, Côté Jardin.
Des légumes et des fleurs, des plantes et des pousses, ce qui vit, ce qui est puis devient avant de disparaître et de revenir l’année suivante. Il faut laisser le temps au montage, laisser le temps que la chose émerge, que ses bourgeons d’images deviennent un champ de fleurs ou une fleur gigantesque de potimarron. Tout un potage qui comble l’écran : le potager est notre intimité.
En 2014, Sophie Roger réalise L’île déserte d’où apparaissent, entre autres, un livre de James Joyce (dont nous connaissons le flux de mots, l’explosivité intérieure) et un livre de Gilles Deleuze (au titre éponyme). Lire un livre et voir un film, c’est se laisser contaminer au-delà du seul avec soi-même. Se retrouver multiplié⸱e là où notre vitalité se dissimule parmi ces expériences. Dans la première séquence du film, post-générique, c’est une cueillette en montagne, caméra à même le sol, fleurs au premier plan et mains de Roger qui y entrent. Ensuite, la cinéaste se met en scène dans quelques parts de sa solitude, de son rapport au monde, son chez soi, jusqu’à, dans une autre séquence, par une plongée totale où le sol entier se trouve comblé de terre, apparaître dans le haut du cadre, tâter ce sol, travailler son lopin. C’est un plan similaire à celui d’un arrosage. La caméra est là pour faire vivre ces espaces et ces instants. Une fois trouvée son île déserte, y faire naître une consistance, la nôtre.
Faire les choses les unes après les autres afin de les assembler dans un même espace ; tout est dans le toucher, dans le cueillir : cueillir l’instant, le regard, le légume ou la fleur et en prolonger les racines et ramifications.
Durant le mois de janvier de cette année 2025, où passent les corps de Sophie Roger et de Vincent Barré, où se pose la voix de Pierre Creton, Sept promenades avec Mark Brown, réalisé par ces deux derniers, est sorti en salle. L’une des beautés du film se trouve dans la coexistence entre la flore et sa faune, car un herbier photographique ne capterait ni vent ni pollinisateur actif, tandis qu’un herbier cinématographique, lui, sauvegardera les caresses de l’air et les étreintes des syrphes. Les caméras ont cette vertu d’épingler les mouvements et la nature regorge de mouvements. Et quelles vies minuscules, autres que les humaines, se trouvaient depuis trop longtemps délaissées par les cinéastes ? Sans doute la pousse et ses trésors. C’est par quoi Barré et Creton ont suivi le botaniste Mark Brown sur sept promenades, aux alentours de son chez lui. Mais ces trois-là ont-ils quelques ascendants qui furent gardes forestiers ou fleuristes de renoms ? Quelques familles botanistes ou cinéastes de grandeurs ? Nous n’en savons rien et nous suivons leurs errances, leurs balades, muni·es de la plus grande joie. Ce que nous savons, c’est que Pierre Creton a toujours filmé le milieu agricole, les jardins et les terrains, les fermiers et les cultures. Mais aussi les marchés. Dans Le marché, petit commerce documentaire (2012), il enregistre quelques marchand·es qui préparent leurs stands. Celles et ceux qui guettent les salades et pèsent les haricots. Mais aussi les client·es qui discutent, rigolent et choisissent. Les légumes, eux, exposés sur les tables n’ont pas moins de choses à raconter avant l’inévitable potage et leur disparition. Au cœur de tout ça, à un instant, Pierre Creton présente à un des clients, son DVD (incluant 3 de ses films : « La Trilogie en pays de Caux » composé de Paysage imposé, Secteur 545 et Maniquerville). Un légume parmi les autres. Et plus tard dans le film, une coccinelle se promène sur un tournesol. Tout se mélange, tout se marie, fusionne, on ne distingue plus les radis des cadres, ils viennent tous deux d’un long travail d’humain, d’une création qui a pris le temps de se mettre en forme, de se poser. Le Cinéma-Potager est encore là. À portée de main, par l’affection de la terre, de la Terre, l’affection pour l’humain, l’affection du vivant.
Ici, le potager n’est pas le potager. Il est une possibilité parmi d’autres. Il se trouve comme un jardin intime et voisin. Une parcelle de terrain à bâtir, à bidouiller, élaborer. Il est le monde rural dans sa globalité, agricole et camarade, fantasmé et isolé, fertile et inspirant. Toute une culture pour tout un Art.
Le dernier film en date de Sophie Roger, présenté au FID 2025, est titré L’Amour sur le chemin des roncettes. Trois jeunes pousses se faufilent sur ses balbutiements, le vent fait danser les « voilà » de sa mise au point sur les céleris en fleurs et les bourgeons flous devenus nets, un zoom jusqu’à voir les grains. Roger met à plat, inscrit dans le papier et à l’écran les empreintes des plantes qui s’érigent sur les nuages, ceux qui assombrissent l’humeur. Un rectangle imprécis se forme sur quelques fragments de Barthes, une récolte d’autant de figures amoureuses – des notes des êtres aimés. Elle pousse et écoute l’écorce, l’oreille sur tronc, de son relief s’inscrit sa topographie à la mine du crayon. De ces traces et de ces creux, une politique du sensible s’établit, une relation charnelle. Par les mots, par l’amour comme par les racines, tout grimpe, tout prend vie. Du livre au potager, il n’y a qu’un pas. Sophie Roger construit des outils de contact, tisse avec le vivant une écologie des traces, coud des histoires d’interdépendances. Au détour du chemin des roncettes, le devenir-avec se fait possible, là où l’on partage le même espace amoureux, l’on se laisse ravir. Le cinéma continue de pousser, de grandir, quelles que soient les chaleurs, quelle que soit la période.
(certains passages de cet article ont été picoré,
comme les oiseaux picorent les potagers,
dans nos textes Pas de points sur les i
(Trimestriel « Catastrophe », numéro 13),
Vies Minuscules et Un ravissement
(Section « Actualités »))

