L’étendard sanglant est levé

Critique | Le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein (1925), musiqué par les Pet Shop Boys (2004) | Ressortie

Pour la·e spectateur·ice de 2026, voir ou revoir le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein relève d’un premier choc certain, qui est maintenant commun à bons nombres de grands chef-d’œuvres de l’époque du cinéma muet : contempler les images d’un film de plus de cent ans. Heureux celui ou celle qui découvre en salle pour la première fois la grande histoire des marins du cuirassé Potemkine, et le magnifique montage d’Eisenstein sur la séquence de la mutinerie, se terminant par l’un des plus beaux plans colorés dans un film noir et blanc : un drapeau rouge, hissé, puis flottant fièrement au mât de la révolution. De cette première émotion, la ressortie opérée par Potemkine Films (le bien nommé) en additionne une autre, par le biais du champ sonore cette fois, en proposant la version musiqué par les Pet Shop Boys. Les cartons d’introduction nous donnent la pleine mesure de la force historique de cette version, nous indiquant qu’elle est née d’une commande de Ken Livingstone (alors maire de Londres en 2004), au groupe anglais. De cette commande, il en a résulté un ciné-concert gratuit avec orchestre symphonique à Trafalgar Square devant une foule de 25 000 spectateurs. Des informations qui  laissent très songeur, car depuis cette séance de ciné-concert mythique qui a eu lieu il y a maintenant vingt ans, nous serions bien en peine de citer ne serait-ce qu’un exemple de ressortie de restauration similaire pour du cinéma de l’ère muette. Même la restauration du Napoléon d’Abel Gance (2024) n’a pas eu droit à une si grande générosité de diffusion, si ce n’est celle d’être disponible gratuitement pendant quelque temps sur la plateforme de France Télévisions. Découvrir ou redécouvrir la version musiquée par les Pet Shop Boys du Cuirassé Potemkine, c’est donc faire le pari d’une rencontre entre trois époques : le film de 1925, une musique de 2004, et un·e spectateur·ice  de 2026.

Révolution en chansons

Donnons de suite le la de ce qui fait de cette étrange version une grande expérience de cinéma : elle redonne au film toute sa pleine énergie, en ne voulant surtout pas l’enfermer dans un cadre muséal, comme c’est malheureusement trop souvent le cas avec les restaurations de cinéma muet. Oscillant entre électronique, orchestre symphonique et passages chantés (pris en charge par le duo et une chorale), la composition de Neil Tennant et Chris Lowe réaffirme à chaque séquence la mise en scène de Eisenstein, et son cinéma pensé comme un art « au rang de ceux qui subliment les pulsions ». Elle est à la juste hauteur du film et de son montage, pensée comme une dose supplémentaire de réel : les séquences de l’escalier et de la mutinerie sont des grands morceaux de bravoures rythmiques, dans lesquels la tension musicale se confond avec les mouvements et cadrages de Sergueï Eisenstein. Toujours dans la confiance des images et du montage, le duo musical fait alors le très bon choix de ne bruiter que quelques éléments significatifs du film, provoquant des éclats de synchronicités images-sons à la fois salvateurs et tragiques : c’est l’assiette jetée à terre qui déclenche les premières paroles révolutionnaires du duo, en accord avec la mutinerie. Ce sont les coups de feu tirés par les militaires lors de la descente de l’escalier d’Odessa qui renforcent la très grande violence de la scène.

L’alliage entre image et musique peut mettre un peu de temps à saisir la·e spectateur·ice trop habitué à l’accompagnement classique, en grande partie dû au style musical même des Pet Shop Boys, très anglais (surtout le piano, aux accents synthpop prononcés) et par les moments en chansons, qui peuvent troubler l’imagerie profondément soviétique d’Eisenstein en transformant certaines séquences en clip. Volontiers pensée par contraste, une séquence d’inspection sur le cuirassé se voit augmentée par des nappes électroniques répétitives (qui peuvent rappeler par accents des séquences de jeux-vidéos vintages), quand la séquence des voiliers se dirigeant vers Odessa déploie tout le lyrisme de l’orchestre symphonique.

La guerre d’Odessa n’aura pas lieu

C’est donc une double couche historique qui dialogue avec notre présent : lorsque Eisenstein projette le film pour la première fois, il narre un épisode contemporain majeur de la révolution russe de 1905 (soit vingt ans avant la première sortie du film). Par jeu de miroir, les Pet Shop Boys composent la nouvelle bande originale durant un autre grand conflit mondial, la guerre en Irak (2003-2011), à laquelle le Royaume-Uni avait pris part dans la coalition avec les États-Unis pour une intervention armée, soulevant de grandes manifestations, spécifiquement à Londres. Si les compositeurs élaborent les paroles à partir des intertitres originaux, les lignes « How come we went to war ? » (Comment en est-on arrivé à la guerre ?) ainsi que le dénouement pacifiste résonnent particulièrement avec le contemporain de 2004, d’autant plus que le lieu du ciné-concert à Trafalgar Square fut aussi celui des manifestations contre la coalition en faveur de l’intervention en Irak.

Eisenstein pensait son montage comme une collision entre deux plans, et en arrivait à la finalité que « le montage, c’est donc le conflit » (Hors-plan, 1929), un moteur à combustion qui fait avancer le film par chocs de fragments. S’il avait théorisé sa dialectique cinématographique pour son temps présent et avant tout pour les masses soviétiques, la violence attractive du film y est toujours aussi bouleversante, toujours en train de s’accomplir cent ans après, par éclats avec notre contemporain. Voir ou revoir le massacre de l’escalier d’Odessa, avec ses corps mutilés et broyés par la répression tsariste, c’est se rappeler soudainement, avec rage, des images venues d’Ukraine, des gilets jaunes, de la bande de Gaza, du Soudan ou de l’Iran. Aujourd’hui, voir et revoir la dialectique opérée par les chants et images du Cuirassé Potemkine rappelle toute la portée et la force d’un geste pacifique accompli par l’escadron qui épargne la révolte. C’est pleurer une énième fois la mort de Vakoulintchouk avec la foule d’Odessa, magnifiée par une série de gros plans de visages sur hommes et femmes qui réclament justice pour leur camarade abattu par un officier. C’est en ça que le film est encore pleinement révolutionnaire depuis un siècle : il maintient en vie la révolte.

Le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein (1925), musiqué par les Pet Shop Boys (2004), au cinéma le 17 juin 2026