Bilan sur la compétition du festival Format Court
Certains lieux se prêtent parfaitement aux événements qu’ils accueillent : pas seulement pour leur aménagement, mais pour ce qu’ils charrient de mémoire, et avec elle de fantômes. La septième édition du festival Format Court avait lieu du 8 au 12 avril au studio des Ursulines, qui fêtait ses cent ans par la même occasion. Un centenaire des plus symboliques puisque ce cinéma avait été créé en 1926 pour y diffuser les premières œuvres d’avant-gardes cinématographiques, comme les courts-métrages surréalistes Entr’acte (1924) de René Clair ou La Coquille et le Clergyman (1926) de Germaine Dulac, qui y firent alors scandale. C’est dans cet ancien repère désormais historique qu’ont eu lieu de chaleureuses festivités, auxquelles la rédaction de Tsounami fut conviée pour participer à la remise du prix de la presse en compétition officielle.
On pourrait s’attarder sur le large panel thématique que proposait le festival (avec différentes séances comme « Secrets et tabous », sur la résistance iranienne, ou une carte blanche donnée à la Ville de Paris) mais la compétition, riche de ses vingt-trois courts-métrages, suffit pour tirer une forme de bilan. Réjouissons-nous d’abord de la diversité des formes proposées, sans qu’elles ne soient catégorisées en « genres » : il y avait autant de fictions au sens classique du terme que de films d’animation, de documentaires et d’essais proches du cinéma expérimental.
La sélection ressemblait à un panorama général de ce qui se faisait dans la production de court-métrage aujourd’hui. Parmi une multitude de propositions audacieuses et inventives, on regrette cependant le formatage aberrant, autant narratif qu’esthétique, d’une grande partie des courts-métrages de fiction, quand, à l’inverse, la plupart des documentaires et des films d’animations s’essayaient à de joyeuses hybridations formelles. Cette tendance ne date pas d’hier et on sait que la plupart des films courts diffusés en festivals sont nécessairement financés grâce à la contribution des commissions de régions, du CNC ou par des chaînes TV qui émettent elles aussi des demandes et des injonctions parfois nécessaires sur la base d’un scénario balisé. Toutefois, s’ajoute à ces sommations une servitude volontaire des productions et de leurs réalisateurices, espérant être sélectionnés dans un maximum de festivals, car ils restent le seul moyen de diffuser leurs films en salle. On s’étonne qu’il soit parfois difficile de distinguer certains films d’une publicité ou d’une campagne de prévention… Or, l’essentiel de la beauté du format court réside dans la singularité du regard et des propositions justement permises par son économie de bouts de chandelle. Ses audaces magnifiques sont inhérentes à ses fragilités.
Aux rêves de jeunesse
Ainsi, trois films ont su inverser cette morne tendance. La nature impure et minimaliste du court-métrage lui permet de s’aventurer vers des formes plus subalternes et moins narratives. C’est ce qu’a bien prouvé Crève-cœur, réalisé par la musicienne Yndi Da Silva et le chef-opérateur Pierre Nativel, certainement le film le plus surprenant de cette sélection. Une fantaisie musicale d’un quart d’heure avant tout inspirée par la liberté de ton et le psychédélisme du cinéma contre-culturel des années 1970, ne tombant jamais dans l’imagerie kitsch ou publicitaire. On pense autant aux films de Garrel avec Nico (Athanor, 1972), qu’aux expérimentations érotico-bucoliques de Marc Hurtado, ou même une tradition plus mystico-médiévale proche de L’annonce faite à Marie (1991) d’Alain Cuny. Une candeur et une joie de la création à plusieurs, en image et en musique, se ressent à la vision du film, et en émane un sentiment d’amitié et de collégialité entre ses créateurices qui le rapproche de la fantaisie queer (le titre pourrait lointainement évoquer celui d’Un chant d’amour de Jean Genet (1950)). Un grand soin est aussi apporté à la forme, comme le prouvent certaines compositions des plus éloquentes, entre la reconstitution assumée de certains tableaux (de Diane chasseresse notamment) et d’autres moments plus fébriles ; les nourritures terrestres sont toujours affaire de mise à égalité entre les formes du vivant. Voilà une fantaisie qui se veut plus forte que les diktats sociaux contemporains, bien loin de l’illustration filmée d’un podcast Arte Radio, comme y ressemblent trop de court-métrages.
Dans une forme plus narrative, nous avons été enchantés par La Juventud es una isla de Louise Ernandez, produit par le Fresnoy. À la frontière du moyen-métrage (le film dure trente minutes), on suit le quotidien d’un youtubeur cubain faisant de l’urbex en se promenant dans la Havane, comme à la suite d’une terrible catastrophe. Cette déambulation mélancolique saute d’abord aux yeux par l’originalité de sa forme : le film a été tourné avec une GoPro (ou un portable ?) et en grand angle. On pourrait penser que ce n’est qu’une esbroufe plastique, mais la mise en scène s’accorde parfaitement au sentiment d’impuissance de son personnage perdu entre des vues documentaires de Cuba et une forme d’onirisme plus étrange, comme si Bi Gan avait réalisé Soy Cuba (1964). On retient en particulier une scène géniale de cette Juventud : le personnage s’endort en regardant une vidéo d’ASMR et la caméra, constamment collée à lui, devient autonome pour passer par la fenêtre, circulant comme un spectre perdu dans la Havane.
Un film essai n’est pas forcément non-narratif. Simon Rieth l’a très bien rappelé avec son Mouvement tragique des sphères. Ce court-métrage de douze minutes mêle images d’archives remaniées, vues satellitaires de crevasses dans le désert et effets stroboscopiques. Bien que la forme de son récit puisse paraître peu originale (une enquête documentaire et intime à partir d’archives décontextualisées), l’interconnexion créée entre différentes formes sphériques, de la boule de bowling aux crevasses terrestres, jusqu’aux pupilles, pour un petit format, en fait pourtant toute sa beauté. Cet entremêlement de formes qui proviennent autant d’Internet que du film amateur est accompagné d’un texte non dénué de poésie, et d’un goût de l’hybridation qui, malgré une petite envergure, trouve la figure narrative adéquate pour un projet esthétique mineur.
Ces trois films, de natures très différentes, prouvent que l’esprit de 1926 existe encore bel et bien au Studio des Ursulines. Celui de l’avant-garde et des folies poétiques, qui reste accroché aux rêves de jeunesse quitte à ne pas faire l’unanimité. Ces rêves qui faisaient dire à Alexandre Arnoux, écrivain présent à la séance d’Entr’acte aux Ursulines : « Ce film est toujours jeune. Aujourd’hui encore on a envie de le siffler. »
Remerciements aux organisateurices de l’événement
pour leur accueil et leur attention à notre égard.

