Une bataille en retard

Critique | La corde au cou de Gus Van Sant | 2026

Ce n’est pas Un après-midi de chien (1975) mais ça raconte peu ou prou la même chose : un matin de l’hiver 1977, un homme se rend dans des bureaux de banque et prend en otage le fils d’un courtier multi-millionnaire. La prise d’otage s’étale sur trois jours et le kidnappeur, reclus chez lui, réclame au père du captif une somme en millions de dollars, justifiant son acte comme une réparation, après avoir été ruiné à cause d’un emprunt bancaire… On pourrait n’avoir que très peu d’intérêt pour ce film, somme toute modeste, s’il n’avait pas été vanté comme le retour en majesté de Gus Van Sant à la réalisation pour le cinéma. Cinéaste états-unien parmi les plus estimés par la critique au cours des années 2000, atteignant les cimes grâce à des films à l’économie très réduite (la magnifique « tétralogie de la mort » réunissant Gerry (2002), Elephant (2003), Last Days (2005) et Paranoid Park (2007)), la cote de GVS n’a fait que descendre depuis, s’adaptant à des budgets plus standards, et dans une forme d’académisme qui a certes rencontré son public avec Harvey Milk (2009) mais n’aura finalement que déçu par la suite, jusqu’au pinacle : le calamiteux The sea of trees (2015, rebaptisé Nos souvenirs en français pour échapper à une réception cannoise désastreuse). On ne l’attendait donc plus, mais le revoici avec un film qui se veut Politique, avec un grand P. Évidemment, la thématique du film est courue d’avance : flirter avec la possibilité du meurtre au détriment de toute morale est-il le dernier moyen pour se faire justice quand il n’y a plus d’autre recours face à un système inégalitaire produisant toujours plus de violence ?

Le hasard fait que La corde au cou a été tourné en plein battage médiatique autour de l’affaire Luigi Mangione (ce jeune américain accusé d’avoir abattu le dirigeant de la compagnie d’assurance santé qui l’aurait ruiné et aggravé ses problèmes physiques) devenu une icône de la contre-culture d’extrême gauche aux Etats-Unis et dont le procès ravive les tensions entre ses accusateurs et ses défenseurs dans une société déjà en proie à une fascisation bien entamée. Or, bien que Gus Van Sant soit certainement engagé à gauche et puisse paraître radical en comparaison d’un camp démocrate aseptisé et englouti sur sa droite, son film s’avère des plus convenus et consensuels sur la violence en politique, quand bien même décaler l’époque de l’intrigue lui aurait permis de ne pas s’autocensurer et faire valoir des idées transgressives. Il est frappant de sentir comment le film a l’air d’arriver après une bataille, comme si, à vouloir être au plus proche du présent de l’actualité, il était toujours en retard. En témoigne par exemple un hasard involontaire mais tout à fait révélateur : le film se termine exactement sur la même chanson qu’Une bataille après l’autre (2025) de Paul Thomas Anderson, The revolution will be not televised (1971) de Gil Scott-Heron…

Bien entendu, la première inspiration de Gus Van Sant reste Un après-midi de chien, célèbre film des années 1970 avec Al Pacino (aussi présent dans La corde au cou pour un clin d’œil paresseux). Une différence de taille sépare néanmoins les deux films : la qualité de son acteur principal et ce que son cinéaste en fait. Chez Lumet, Al Pacino travaille la complexité de son personnage dans une ambivalence physique, partagée entre d’un côté sa superbe photogénie aux grands yeux noirs perdus dans le vide, et de l’autre sa petite taille et sa voix pincée, le rapprochant plus de Joe Dalton que de Michael Corleone. L’un des premiers problèmes de La corde au cou est de toute évidence son acteur principal, Bill Skarsgard. Connu pour jouer avant tout des monstres sur-maquillés depuis le clown de Ça (2017), il est enfermé dans la répétition d’une seule idée de jeu bien peu inspirée : un cabotinage complètement risible et poussif censé le faire paraître inquiétant sur la base de ses seuls yeux verts. Et pour compenser ses regards froncés et vides, il pousse sa voix dans les graves pour bien montrer qu’il fait peur… Face à tant de comique involontaire, il faut tout de même remercier pour l’éternité Bill Skarsgard et sa performance nanardesque dans l’abominable Nosferatu (2024) de Robert Eggers, perdu entre grognements burlesques, regards vides et accent roumain grossier (voire un tantinet xénophobe), qui aura au moins su nous déclencher quelques fous rires.

Reste alors pour Gus Van Sant le pastiche seventies qui, s’il peut amuser au premier regard, tourne très vite court. La reconstitution fidèle de l’esthétique de l’époque, en usant des effets de ses meilleures séries B (des zooms hasardeux, arrêts sur images impromptus ou un mix musical mal fignolé) a tellement été usée par le cinéma américain (Quentin Tarantino) qu’elle apparaît surtout comme le cache-misère d’une mise en scène peu inspirée. En témoigne une scène de cauchemar ridicule avec pour seule idée formelle des cut elliptiques et des flashs sur des traces de sang… Cela dit, Van Sant est loin d’être le seul cinéaste qui emploie une esthétique look like 60/70’s pour mieux parler des problèmes présents ; on peut citer The Mastermind (2025) de Kelly Reichardt pour dernier exemple en date. On regrette cependant que ces films (même si le film de Reichardt a d’autres qualités importantes) retournent au passé pour regarder avec nostalgie une Amérique plus politisée à gauche et politiquement consciencieuse, espérant que les crises nouvelles fassent renaître un esprit de contestation plus fort. Néanmoins, en usant de ces formes passées, on peut déplorer que ces cinéastes soient plus attachés à sa reconstitution photographique (comme l’utilisation d’un faux grain 16mm dans The Mastermind, même s’il est tourné en numérique) qu’à une interrogation sur l’imaginaire visuel contemporain, quitte à ce que celle-ci paraisse impure ou moins conforme à une idéalisation esthétique (ce fut, entre autres, la première qualité d’Eddington (2025) d’Ari Aster malgré ses défauts : vouloir parler du présent en le regardant très directement, notamment ses images numériques).

L’image manquante ou sa reproduction

En ce sens, il serait peut-être intéressant de comparer la démarche de Gus Van Sant avec celle de Todd Haynes, cinéaste de la même génération et avec lequel il partage plus d’une filiation (à noter d’ailleurs que La corde au cou s’ouvre sur une reprise disco de Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss, déjà utilisée dans Le musée des merveilles (2017)). Seulement, une différence demeure dans leurs conceptions du pastiche. Haynes est un cinéaste de l’image manquante : l’argument de la reconstitution historique et esthétique dans ses films est de faire émerger et d’expliciter une image qui manquerait parce qu’elle n’aurait pu exister dans les films de l’époque reconstituée ; typiquement, les relations lesbiennes prohibées dans les années 1950 américaine de Carol (2015) ou l’homosexualité masculine et la violence raciste de Loin du paradis (2003).  À l’inverse, Gus Van Sant est un cinéaste de la reproduction : le pastiche lui permet non pas de faire advenir ce qui n’aurait pas pu exister socialement à une époque précédente, mais plutôt d’interroger le monde contemporain en reproduisant exactement des formes du passé avec des acteurices modernes (son cas le plus théorisé est évidemment son remake plan par plan et en couleurs de Psychose (1960) sorti en 1999). Au-delà d’une certaine vanité de l’exercice, le collage ne fonctionne pas toujours, surtout quand ce qui connecte le passé avec le contemporain est un discours politique. L’affaire Luigi Mangione, dans sa violence, est bien loin des négociations entre les policiers et le criminel qui concluent le Van Sant et permettent à l’anti-héros, avec ironie, de s’en sortir mieux socialement que le fils du courtier…

Il est à déplorer que Gus Van Sant n’ait pas continué à produire des films indépendants avec peu d’argent, parce qu’il y avait trouvé ses plus belles inspirations poétiques, ses expressions les plus radicales aux temporalités étirées, et son regard le plus émouvant sur des jeunes hommes tentés par le grand saut dans le vide. Faire avec moins d’argent valait peut-être mieux politiquement que de s’engouffrer dans le film à discours et au didactisme plat ? Puisque « la révolution ne passera pas à la télé » comme le dit la chanson, pourquoi s’abaisser à faire un téléfilm trop cher pour le proclamer ? Gus Van Sant prétend ainsi produire un discours en se contentant de reproduire les schèmes et les visuels des films d’une autre époque, et là est son erreur : rejouer le combat culturel comme s’il opposait encore le républicain à la John Wayne au démocrate à la Redford, cinquante ans plus tard, et pour ne rien en dire de plus que ce qui est déjà convenu, ne produit pas un discours politique…  La corde au cou nous rappelle bien malgré lui que les conflits présents ne se règlent pas en brandissant les cadavres embaumés des idoles passées.

La corde au cou de Gus Van Sant, au cinéma le 15 avril 2026