Article | Rétrospective Rabah Ameur-Zaïmeche | FID 2026
Qu’est-ce qu’un peuple ? Dans l’essai Des peuples et des films (2020), Alain Brossat donnait dès son introduction cette définition, basée sur celle de Giorgio Agamben : « Tout se passe […] comme si le mot peuple servait à désigner à la fois ce qui, par définition, ne saurait avoir de « reste » – le peuple de la souveraineté populaire, entier et insécable – et, précisément, ce qui se trouve rejeté, marginalisé, voire exclu ». C’est là une citation qui colle parfaitement aux portraits faits par les films de Rabah Ameur-Zaïmeche.
Dès Wesh, Wesh, qu’est-ce qui se passe ? (2001), RAZ explorait l’un des terrains privilégiés de la représentation de la marginalité au cinéma : celui des quartiers défavorisés qu’il connaît bien pour y avoir grandi. Dans la veine d’un Do the right thing (Spike Lee, 1989) aussi lumineux que grave, il montrait les vicissitudes de cette vie en banlieue : jeunes qui n’imaginent aucun autre horizon que la délinquance, moins jeunes qui l’ont expérimenté, en ont subi les conséquences (le personnage de Kamel, interprété par RAZ lui-même, sort tout juste de prison) et tentent de dissuader les premiers. Pour compléter le tableau, les familles des uns et des autres, les gamins du quartier, quelques flics violents, quelques outsiders à ce monde aussi qui tentent de l’intégrer – comme cette prof qui deviendra la petite amie de Kamel et dont tout le monde s’amuse de la discordance avec cet environnement. RAZ posait ainsi déjà quelques bases de son cinéma et de sa position : absence de regard moral surplombant et paternaliste grâce à un matérialisme rigoureux – chacun est le produit de ses propres déterminismes dans lesquels se fondent les individualités. On retrouvait déjà un goût de la poésie, de la contemplation, plus largement développé dans la suite de sa filmographie mais tout de même, quelques moments flottaient hors du temps : une existence n’est pas marquée exclusivement par la violence et ne pas montrer les moments doux, paisibles, parfois même futiles, serait mentir.
Qui est donc le peuple de RAZ ? On l’a vu, il est parfois banlieusard, il est aussi à son image français et algérien – pas franco-algérien : les deux tout à la fois, autant l’un que l’autre – c’est à la fois le Kamel de Wesh, Wesh et celui de Bled number one (2006) qui revient en Algérie après son expulsion de France, ce sont aussi les personnages de Terminal Sud (2019) ou de Route Algéricaine (2026) qui semblent habiter un espace où la frontière entre les deux pays ne paraît que fictive et où l’on pourrait presque rejoindre l’Algérie par l’A7. Il est pourquoi pas aussi subsaharien comme les ouvriers de Dernier Maquis (2008) ou même judéen du Ier siècle comme dans Histoire de Judas (2015). Résultat de ces déplacements, tous ces personnages arpentent souvent la route ou y sont liés : camionneurs et mécanos habitent l’espace et sont les premiers témoins de ses mutations dans Dernier Maquis, Terminal Sud ou Route Algéricaine. À un marquis qui lui demande depuis combien de temps sa bande et lui sont sur la route, le contrebandier Bélissard des chants de Mandrin (2012) répond qu’ils y sont nés : c’est peut-être au fond ça le peuple – non pas nécessairement les déracinés mais ceux qui ont tant été contraint de bouger qu’ils sont désormais capables de bourgeonner partout. La route est l’espace de vie inaliénable, ce qui reste aux hors-la-loi, ce qui permet à la fois les passages (des cités au bled via des routes algéricaines), les espoirs (c’est grâce à un braquage d’un camion blindé à la sortie d’un tunnel que les gangsters du Gang des bois du temple – 2023 – espèrent se sortir d’une vie trop fade) ; c’est aussi hélas un espace d’affrontement, de méfiance, de mort.
Matière, poésie
On pourrait croire à ces descriptions que les personnages de ces films ne sont que ceux des marges : ils le sont surtout, ils ne le sont pas seulement. Le peuple de RAZ s’adjoint ainsi aussi de figures de notables ou de la classe moyenne : le médecin de Terminal Sud, le couple de chercheurs de Route algéricaine, le marquis – pourquoi pas – des chants de Mandrin ou encore le voisin tranquille et respecté des Bois du Temple. Ce qui différencie tous ces personnages des élites oppressives sera justement leur capacité, face à l’injustice ou la violence, de faire preuve de courage, d’aller contre leurs intérêts de classe. De se mettre un danger pour un idéal d’entraide, de solidarité, d’aller contre les antagonistes. Car, pour qu’il y ait des marginaux, il faut bien que certains aient décidé de tracer les contours du cadre à respecter : ceux-là sont souvent les bras armés du pouvoir ou protégés par ce dernier. Les flics racistes et corrompus qui traquent des gamins paumés dans Wesh, wesh ne sont que les descendants des soldats royaux qui persécutaient des contrebandiers-poètes dans Les chants de Mandrin, et même peut-être des légionnaires qui crucifièrent le Jésus d’Histoire de Judas : ils protègent un ordre du monde qui ne profite qu’à ceux qui ont les moyens, du prince arabe du Gang qui déploie des trésors de violence pour punir une troupe de petits truands au patron Mao de Dernier Maquis, faux-allié de ses ouvriers qui utilise la religion pour s’assurer de leur docilité.
Si RAZ dément un positionnement politique clair, il est toutefois un mot d’ordre que l’on peut déduire de son cinéma : « pourquoi pas un dieu, mais aucun maître ». Ses personnages sont souvent musulmans, discutent foi et religion mais ne tolèrent pas les chefs – même la figure mythologique de Mandrin sera exclue du récit du film qui porte son nom, se situant après sa mort. Histoire de Judas, par son portrait d’un Judas Iscariote sympathique, sincère et fidèle à Jésus remet en question l’autorité même des évangiles et pose ainsi en creux la question du gnosticisme. Mais c’est bien dans Dernier Maquis que le propos est le plus clair : Mao a beau porter un patronyme qui rappelle tout à la fois un célèbre timonier et le prophète Mahomet, il est clair qu’il ne tient ni de l’un ni de l’autre. Faire construire une mosquée pour ses ouvriers n’est pour lui qu’une manière de mieux contrôler ses employés sous-payés et son discours sur la plus-value ne sert qu’à justifier philosophiquement son exploitation. Les ouvriers ne sont pas dupes, demandent à élire démocratiquement leur imam et provoquent une grève lorsque leurs emplois se trouvent en danger.
C’est que, on l’a dit, le cinéma de RAZ est matérialiste : on ne saurait défaire les principaux affects des personnages de leurs conditions matérielles d’existence. Quel horizon alors pour ces derniers ? Parfois aucun – la société répressive frappera ceux qui tentent de s’extirper d’un jeu truqué ; parfois pas grand chose, peut-être la continuation du statu quo. On ne saurait pourtant qualifier la plupart de ses films de défaitistes : c’est là que tous les moments de contemplation, toutes les parenthèses d’intrigues prennent toute leur importance. Un ragondin fait irruption dans un garage, quelques amis nourrissent des pigeons en discutant, une endeuillée fuit dans le désert et le monde entier semble s’arrêter. Sans de telles respirations, comment laisser naître le courage, la solidarité, le besoin de justice ? Et puis, la musique. Dans presque chaque film, au moins un chant, filmé dans toute sa longueur – le plus simple des gestes contestataires, celui qui permet tout autant d’affronter collectivement les deuils (Le gang des bois du temple) ou de panser ses blessures (Route algéricaine), de faire vivre un récit commun. « Du haut de ma potence, je regarde la France ! » chantent Bélissard et les compagnons de Mandrin en guise d’hommage. Le contrebandier est mort depuis longtemps, ses compagnons aussi. Restent l’idéal et la chanson.

