Le dégoût des autres

Critique | L’Objet du délit d’Agnès Jaoui | Sélection Officielle

« – Tu as fait tes premières noces avec moi il y a 30 ans ! – TRENTE ANS déjà ?! Oh mon dieu… » annonce au téléphone le chef d’orchestre Igor (Daniel Auteuil) à la cantatrice Hannah (Agnès Jaoui). Et en effet, depuis les adaptations au cinéma de ses pièces de théâtres dans les années 1990 à sa dernière réalisation sortie en 2018, Place Publique, cela fait maintenant trente ans que le cinéma français est irrigué par la cinéaste-actrice-scénariste qu’est Agnès Jaoui. Un cinéma qui s’est entièrement développé sur la difficulté des êtres à communiquer, à faire communauté, et cela le plus souvent à des endroits de créations artistiques collectives qui mettent en avant des personnages en représentation (la première étant Jaoui elle-même, qui joue toujours un rôle au sein de ses propres films). L’Objet du délit, présenté cette année en Hors Compétition au Festival de Cannes, ne fait pas exception : le film suit les préparatifs d’une troupe dans une production de l’Opéra des Noces de Figaro de Mozart, qui s’enveniment suite à une accusation d’agression sexuelle survenue durant une répétition. Une continuité de cinéma sur le fond qui n’en est pas vraiment une sur la fabrication, car cette fois-ci la réalisatrice co-écrit à dix mains (notamment avec l’acteur Emmanuel Salinger et le scénariste Noé Debré), et pour la première fois sans son acolyte de jeu et d’écriture qu’était Jean-Pierre Bacri (décédé en 2021, le film lui étant dédié). 

Mais que diable allait-il faire à cette galère ?

La note d’intention est ici on ne peut plus claire sur la double nature du film : être à la fois pour son spectateur dans une perspective de partage vis-à-vis de l’opéra (milieu qui, par des tentatives de modernisation, essaye de survivre au sein du spectacle vivant), et d’interrogation frontale quant aux conséquences de #Metoo, et les différentes discussions que génèrent les accusations d’agressions au sein d’un groupe. De ce mouvement en deux temps naît alors une problématique bien au cœur de notre monde contemporain : comment le spectacle doit continuer de se faire lorsqu’il y a accusation ? D’abord, the show must-il go on ? De ces questions, la réponse envisagée par Agnès Jaoui et sa cohorte de scénaristes semble bien douteuse, tant la cinéaste fait pencher la balance du côté réac’. Tout d’abord il y a une séparation assez nette de la troupe entre deux camps distincts, qui serait d’un côté une ancienne garde conservatrice (les personnages d’Auteuil, Jaoui, Amato) et la nouvelle génération à tendance woke (ceux d’Haïdara, Chust et Daviot). Là où l’on pouvait saluer le talent d’écriture du duo Jaoui-Bacri, on se demande où est passé ici la nuance, surtout quand l’énergie comique est utilisée principalement dans la moquerie des outils générés par le phénomène #Metoo, si ce n’est le phénomène lui-même : la réplique de l’assistante bourrée « C’est à cause de #Metoo que les mecs ne veulent plus conclure ??? » fait grincer des dents, et Daniel Auteuil hurlant de joie de ne pas apparaître sur la blacklist d’une chanteuse d’opéra enfonce le dernier clou du cercueil, dans un malaise profond.

Le bât blesse d’autant plus lorsque les quelques séquences de bravoures du film ont un sérieux air de famille : Oussama Kheddam, simple homme à tout faire, régisseur ne connaissant rien à l’opéra, qui se découvre une émotion pour un aria tout en tombant amoureux de l’assistante metteuse en scène, fait fortement écho au chef d’entreprise joué par Bacri dans Le Goût des Autres. Ce qui a fondamentalement changé entre le premier film de sa réalisatrice et ce dernier, c’est le constat que la position de tolérante centriste qui fit les plus belles heures du cinéma d’Agnès Jaoui n’est aujourd’hui plus d’actualité (c’était déjà le cas depuis 2018 avec Place Publique, et cela s’exacerbe encore plus ici) : si L’Objet du délit se termine sur un happy end digne d’une pièce de boulevard, dans lequel tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, il y a bien un camp qui paye plus les pots cassés que l’autre, et c’est malheureusement celui qui est censé sauver l’art vivant. L’époque a changé, Jaoui avec, et c’est bien dommage.

L’Objet du délit d’Agnès Jaoui, au cinéma le 27 mai 2026