La guerre est déclarée

Critique | Ulysse de Laetitia Masson | Clôture Un Certain Regard

L’enfant s’appellera Ulysse, et aucun syndrome ne l’empêchera d’embarquer pour la grande odyssée de la vie. Celle à laquelle nous invite Laetitia Masson est en partie inspirée de sa propre vie (de son propre enfant, aux troubles génétiques diagnostiqués dès l’enfance). Mais Ulysse prend vite le large aux côtés d’Alice (Élodie Bouchez) et Luc (Stanislas Merhar), ses parents de fiction, sociologue et pianiste : dix-huit années de vie et de combat condensées en une heure et demie, noyées dans les vagues transnationales du piano d’un père parti pour les Amériques. Mais la mer est toujours présente, et Alice tient le cap. Elle comptait ne renoncer à rien, de la même manière que Luc part vivre son rêve en larguant femme et enfant. Mais elle finit bien sûr par tout plaquer, c’est-à-dire se mettre « un peu » en retrait : ta vie sera digne et belle, mon fils. Contre le désespoir, contre les réponses décevantes d’une administration incarnée par des sourires forcés et crispés, la réalisatrice opte pour la grandeur, la fantaisie, l’odyssée cinématographique, la fresque. Une réinvention permanente de soi contre l’assignation au rôle unique de la mère pour l’une, de l’enfant handicapé ou du père qui les abandonne pour les autres. Ça commence comme une comédie romantique, puis l’arrivée d’Ulysse bouleverse le tableau familial (ce sera un mélo), et le départ de Luc contraint Alice au terrain, à la recherche de solutions concrètes et adaptées (un film social). Ulysse n’oubliera pas de rire et de rêver dans ce monde de brutes (solaire présence de Romane Bohringer en fée des lilas moderne ?), et Alice le lui imposera contre les avis défaitistes des professionnels insensibilisés : Ulysse a aussi le droit d’être un film festif, d’avoir une fin euphorique, les larmes aux yeux.

Une réinvention de tous les instants

Mais c’est peut-être aussi l’histoire d’un combat entre une mère et l’anormalité de son fils, où l’on teste les limites de l’amour et du supportable. Inévitablement, le match entre les deux se rejoue à la caméra : était-ce vraiment la meilleure répartition du temps d’écran des deux personnages ? Il y a une magnifique reconnaissance dans la manière dont Masson filme Bouchez, en multipliant notamment les fins de prises où, éprouvée, celle-ci finit par tourner la tête, capturant sa silhouette soupirante de profil. Toutes deux savent. Et par opposition, on ressent comme une gêne de la caméra à filmer Ulysse de la même manière, en gros plans. L’image y est comme entravée par les verres teintés de ses lunettes qui les soutiennent, et ses quelques mèches rebelles. D’un côté, une actrice ; de l’autre, le réel ? Dommage que le film pousse à préférer sa part de fiction (lorsque Alice fait l’expérience des carences de l’État en matière de soins adaptés notamment), laissant béants d’importants angles morts. 

Trop proche de sa matière autobiographique, la cinéaste se conforte dans un final plein d’espoir, dissonant au regard de la réalité qu’elle laisse entrevoir. Pour réaliser le rêve d’Ulysse de travailler dans la restauration malgré la désapprobation de tous les spécialistes, Alice s’apprête à tout quitter pour acheter une maison en province, quelques poules et peut-être un âne, annonce-t-elle au téléphone, les larmes aux yeux — autant dire l’enfer comprend-on, comme si c’était un affront de vivre hors de Paris. Et quand, par miracle, Ulysse trouve une juste place dans un café, le sentiment d’espoir se dissipe au souvenir de toutes celles et ceux qu’on a vu·es mais que la fiction a délaissé·es, elle aussi, comme l’État, dans les centres, écoles et institutions que le film critiquait avec justesse il y a encore quelques instants. De ce trop plein naît le pas assez. Trop de piano, les larmes montent mais ne coulent pas : plusieurs scènes d’anniversaire comme autant de marqueurs temporels pour une seule séquence de crise de nerf. Le film s’appelle Ulysse, mais le sujet fondamental, c’était la tisseuse de récit délaissée durant tant d’années, c’était Alice.

Ulysse de Laetitia Masson, au cinéma le 17 juin 2026