Les dégâts de Fassbinder

Critique | La Sentinelle d’Ali Cherri | Semaine de la Critique

Après Mandico et Ozon, mais d’un autre genre, la filiation à Rainer Werner Fassbinder se perpétue terriblement. Ali Cherri, plasticien par ailleurs, en harponne les contours, les clartés et les formalités, sans épingler l’élémentaire, le noyau dur : une subversivité mêlée d’une tentative esthétique substantiellement innovante, créatrice de formes. Car l’artistique fassbinderien n’est pas qu’un agrégat de belles idées plastiques, non, il est un tout séditieux qui menace réellement les tabous d’un temps présent. Il faut aller plus loin que quelques travaux techniques (sons précis, décors modelés), ne pas se perdre dans des images conçues comme des statues, des imageries fanas, créer des plans d’incarnations et de manifestations profondes du réel, de la dure et palpable matérialité du monde.

Ici, ça commence par un rêve. Celui de mourir, mettre l’embout en gorge et tomber le doigt sur la gâchette. Nahuel Pérez Biscayart joue un soldat qui n’a ni le corps ni la détermination que l’on attendrait du cliché ; il est tout un chacun : perdu parmi le monde en guerre, songeur de le fuir comme se cogner sèchement la tête contre n’importe quel mur. Derrière son visage, tout est flou telle la brume, le grésillement, le monde nauséeux. Il est noyé dans un cadre de bruits saturés, éclatants, des trompettes, un couteau, la radio, c’est le 14 juillet ; il est quelque part, il est au front. Quand il ne rêve pas, il dort. Une chute et puis un métronome de gouttes de sang va l’amener vers un médecin qui l’amènera à une permission qui l’amènera à une sortie en ville où se trouve un cabaret. Dans cette diégèse, tout file d’une cause sa conséquence rapide qui permettra l’apparition soudaine de la scène clef : le monde des survivants, fait de structures froides, statues et faux coucher du soleil (façon Querelle), monde du théâtre, décor d’une fin ; fin de journée ou fin du monde. Et puis l’entrée par un sous-sol du cabaret (façon Lili Marleen) et sa rencontre : Loula, une chanteuse qui confond les genres.

Tout s’y confond. Tout est forme plate et sur-maîtrise des cadres. Le long-métrage d’Ali Cherri (Le Barrage) avait déjà l’écueil de la domination de ses entours, mais il gardait tout un décor fait de hasards par sa constitution entièrement extérieure. Alors la déviation défectueuse de La Sentinelle réside peut-être dans son désir de l’artifice qui le cloître malgré lui dans une fausseté permanente. Possiblement intentionnelle, elle n’est pas moins surfaite et constitue une véritable barrière aux émotions. La performativité de ces méandres se trouve criante. On ne sait plus si la malice se veut critique ou remarquable. Lorsque le soldat sort du cabaret après un court dialogue avec Loula, des feux d’artifices débutent en bleu blanc rouge, nous rappelant ainsi que la ficelle est maigre et le symbole trop lourd. La subversivité d’un Fassbinder aurait été plus claire ; aurait été tout court.

Au matin, le soldat rentre au « Quartier Levant » sous une musique souhaitée poignante, un long tunnel, un grand sourire forcé et, hors-champ, un suicide. Les forces armées françaises se préparent dans l’indifférence du coup de feu terrible, courant à la mort sur-figurée d’une porte aux lueurs blanches cramées. Et du rêve au trépas, le film est bouclé. « Tu as l’air fatigué, il faut te changer les idées » avait dit le médecin au soldat. Dans un monde comme le nôtre, en guerre, il faut trouver sa fuite. Désespérément. Dormir ou mourir, il faut choisir.

La Sentinelle d’Ali Cherri, prochainement au cinéma