Critique | Carmen, l’oiseau rebelle de Sébastien Laudenbach | Quinzaine
Après La Jeune Fille sans mains (2016) et Linda veut du poulet ! (2023), Sébastien Laudenbach poursuit dans Carmen, l’oiseau rebelle son travail d’un dessin en perpétuel mouvement. Les corps semblent toujours sur le point de disparaître dans la matière, avalés par une lumière brûlante. Cyril Pedrosa, dessinateur de BD et directeur artistique du film, propose une palette de couleurs sublime, chaude, traversée d’ombres épaisses et d’éclats aveuglants, rendant hommage à cette Andalousie fantasmée où la chaleur écrase autant qu’elle révèle. À la musique, Amine Bouhafa et Isabelle Laudenbach insufflent à l’œuvre de Georges Bizet des sonorités sifflotées, comme le chant des oiseaux, organiques, où les thèmes opératiques du Carmen originel semblent flotter comme des souvenirs déjà condamnés.
Dès les premières minutes, le film place ses personnages sous le signe du destin. Salvador — littéralement « le sauveur » — est le jeune apprenti de Tonio l’aveugle, aiguiseur de couteaux et voyant prophétique. Il voit dans les lames ce qui brille, coupe, incise, tue, violente, et influe parfois le cours d’une vie. Carmen vit le long du ruisseau, déjà de l’autre côté de la rive, comme une prémonition de son funeste destin. Toujours le fleuve, frontière mouvante entre les mondes. Les ciseaux tombés au fond de l’eau deviennent alors un instant suspendu ; ils ne peuvent plus couper le fil du destin de Carmen. Même les ruines sur le rivage où campent les gens du voyage semblent annoncer dès le départ la tragédie à venir. Mais face à cette misère, le film oppose sans cesse le collectif : chanter, danser, être ensemble. Cela fait du bien face à l’ordre, face aux désillusions du monde et à sa violence folle. Cette joie communautaire, ce refus de plier malgré la faim et la précarité, deviennent des actes de résistance – immédiatement perçus comme de la sorcellerie par les autorités.
Au milieu des orphelins et des petits brigands de deux sous qui volent pour manger à leur faim, Carmen. Figure immédiatement enfermée dans tout un imaginaire de la gitane séduisante, envoûtante, dangereuse pour les hommes parce que libre de son corps et de sa sexualité. Elle use de son charme sur le brigadier ; si elle ne monnaie pas ses charmes, elle sait en faire usage pour se sortir des pétrins. Le film joue avec ce trope sans totalement s’en détacher, mais montre surtout combien cette liberté féminine devient insupportable pour l’ordre masculin. Le brigadier ressemble d’ailleurs à Salvador en plus vieux, comme une projection possible, une image déformée de ce qu’il pourrait devenir. « On ne peut contrer le destin » : la phrase traverse le film comme une fatalité déjà inscrite. Et même lorsqu’on pense avoir dévié sa trajectoire, c’est peut-être simplement que cette bifurcation faisait déjà partie du chemin, inscrite quelque part pour nous. Le point culminant arrive lors de la corrida. Carmen se fait remarquer, telle la bête au centre de l’arène : encerclée, condamnée avant même la mise à mort. Le brigadier, amoureux éconduit, retrouve Carmen et préfère la tuer plutôt que de vivre sans elle — éternel fantasme masculin. « Si je t’aime, prends garde à toi ».
Mais le Carmen de Sébastien Laudenbach ne se termine pas uniquement sur la mort. « Une personne n’est jamais vraiment morte si l’on pense encore à elle ». La mémoire de Carmen reste, s’incarne dans un lieu devenu sanctuaire pour nomades, les pauvres et les orphelins. L’oiseau rebelle est enfin hors de sa cage. Il chante au gré du vent, celui qui passe le long des murs, entre les tuiles de la bâtisse et dans les cheveux des habitants. Chez Laudenbach, les morts ne disparaissent jamais complètement ; ils continuent d’habiter les paysages, les chansons et les images elles-mêmes.
Carmen, l’oiseau rebelle de Sébastien Laudenbach, au cinéma le 16 décembre 2026.

