Critique | Garance de Jeanne Herry | Compétition
Le genre du film-portrait a cela de périlleux qu’il doit nécessairement construire un personnage qui ne soit pas une idée, créer un scénario qui permette de saisir ce protagoniste sans l’inscrire dans une narration télescopée, et trouver une mise en scène qui ne se contente pas de cadrer un buste, comme si nous étions chez un antiquaire. Avec Garance, Jeanne Herry trouve cet équilibre dans une ligne directrice (l’alcoolisme, si pernicieux qu’il se loge partout dans une vie) et dans son actrice, Adèle Exarchopoulos, avec qui elle avait déjà collaborée pour Je verrai toujours vos visages (2023). Garance, actrice dans une troupe de théâtre, n’arrive pas à se fixer et dérive au gré de ses moyens et de ses cuites chaque fois plus fréquentes. C’est par le montage que se dessine la sensation d’ivresse qu’on ne sent plus dans sa constance. Non pas nauséeuse mais saccadée, comme une longue phrase qui ne se ponctue jamais, une vie en virgule.
La vie d’Adèle
Entre les représentations au théâtre, la gestion du quotidien et le maintien d’un semblant de vie social, Garance jongle et ponctue ses entrées et sorties d’un verre, puis deux. Au début, évidemment, on ne le remarque pas tout à fait ; elle peut même l’affirmer sans sourciller, un « je suis alcoolique » calé entre deux phrases. Il y a bien une réalité de l’alcoolisme que Herry arrive parfaitement à saisir : la capacité d’adaptation sociale, la difficulté de saisir, pour qui n’y ferait pas attention, ce qui relève du verre social du verre de trop, car dans le fond, tout le monde boit mais personne ne voit. Seule la fiabilité vacille pour les familiers de Garance. Le scénario amène Garance à se confronter à beaucoup d’événements douloureux : la leucémie de sa sœur, la perte d’un travail et d’un appartement, sans pour autant tomber dans un pathétisme tire-larme. C’est juste la vie, et chacun « fait comme il peut » pour y faire face. Et Garance, elle s’aide à la maintenir par un petit artifice paradisiaque – même si le corps finit par ne pas suivre (grands effets de maquillage qui marquent petit à petit ses traits). Adèle, blanc sec à la main, incarne magistralement, charnellement un corps qui ne trouve sa contenance que dans le contenu d’un verre autour duquel elle compose ses mouvements, une actrice de la vraie vie qui a besoin d’un accessoire pour développer son personnage.
Si le film ressemble parfois un peu trop à un spot de prévention, en se gardant bien de nous faire éprouver complètement son mal-être (il a au moins la bonne idée de ne pas psychologiser le personnage), la force de vie de Garance, son humour et sa verve sans façons nous éloigne du film à sujet pour nous faire rencontrer un personnage, une amie, un peu de nous, un peu de nos pères et de nos mères. Et beaucoup d’Adèle.
Garance de Jeanne Herry, 23 septembre 2026 au cinéma

