Avez-vous bien vu Hope ?

Critique | Hope de Na Hong-jin | Compétition

Une première heure cinématographiquement monstrueuse, une deuxième aussi technique que pleine de monstres, et un final qui appauvrit le reste du film tout en le rendant déjà culte ; vous marinez tout ça de ficelles politiques aussi incertaines que ridicules, de traits d’humour désuets, de creux scénaristiques qui servent et desservent en même temps le même objet filmique non identifié, et d’une lichette de mauvais goût plastique : vous obtiendrez Hope – aussi instable que les espérances qu’il enflamme depuis dix ans maintenant. C’était présenté en Compétition hier soir, séance de 22h oblige, juste ce qu’il fallait pour embraser le Festival à mi-parcours. Pour le meilleur et pour le pire, le nouveau Na Hong-jin est un patchwork de choses à voir. Il sera donc un pot-pourri de choses à dire. 

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Imposture ou chef-d’œuvre – quand l’un existe, l’autre fait surface. Dans un sens comme dans l’autre. Ça a toujours été comme ça.

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Et bon Dieu, en quoi « mélanger les genres »  serait intrinsèquement et esthétiquement vertueux ? Arrêtons ça.

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Tout commence par un bœuf. Des griffures sur la chair plus larges que celles d’un ours, le corps abîmé et cependant entier, mutilé, étalé mort sur une petite route de campagne, peut-être le résultat d’un tigre – la rumeur dit qu’il y en a un qui est entré en évitant les mines et incendies qui entourent la petite ville. La rumeur fait office de raison, en attendant d’y voir plus clair. Elle est toujours la vérité avant que la vérité n’éclate. Le bœuf ou l’improvisation collective. À chacun·e ses fausses notes. À tout le monde la cacophonie.

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Ça se dira et se redira, le hors-champ de la première heure relève du génie. Par des mouvements et un rythme d’une maîtrise rarement vue, cette (divinement longue) scène introductive restera dans l’histoire du cinéma d’action – où coexistent non loin celles des films gâchés par leurs absences de continuités équivalentes.

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Au temps de ce premier tiers, le monstre est un mélange magique de bruits pétrifiants, d’une puanteur putride de poissons pas frais, d’objets volants identifiés (vélos, voitures), de séquelles dans le village (trou gigantesque dans un bâtiment, cadavres humains écrabouillés, routes dévastées), laissant encore en vie tous les possibles scénaristiques. Nous ne connaissons ni sa forme ni ses intentions, nous ne savons rien et, à partir de là, tout reste imaginable et donc potentiellement génial.

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On entend beaucoup parler de Hope comme d’un film difficile à appréhender car il mélange les genres (horreur, fantastique, western, comédie…). Vous ne lirez ici rien que les deux seuls genres qu’il mélange et questionne véritablement : l’érotique et le pornographique. Dans le premier tiers du film, Na Hong-jin enterre toute théorisation passée du hors-champ dans le cinéma populaire ou d’action, de Steven Spielberg à Bong Joon-oh. Désormais, la référence, ce que nous attendrons a minima d’un film se revendiquant du show don’t tell, seront ces 45 parfaites minutes.

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Encore ! Encore ! Encore !

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Na Hong-jin n’avait pas fini de parler, et voilà que vous l’interrompez déjà, nécessiteux que vous êtes du génie de sa mise en scène. Bon. Na Hong-jin disait que le visuel l’emportera toujours sur le verbal, et l’imagination du hors-champ sur la pauvreté de l’effet spécial imparfait. Il le prouve deux heures durant : nous n’avons jamais vu d’aussi bonnes scènes d’action. Là où les films coupent, lui reste une, deux, trois secondes de plus, au plus près des coups, des visages, des balles, des sabots. Par ce procédé, le réalisateur met à mort la recherche au cinéma d’une suprématie du réalisme et de la crédibilité : elles ne procureront jamais plus d’effets que les 45 premières minutes. Elles produisent autre chose, ça oui, quelque chose d’une égale intensité à la rigueur, mais pas quelque chose de plus.

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Ce monstre hors-champ est celui que traque un policier dépassé par les événements. Il n’est pas le seul personnage central du film et, petit à petit, le film étend d’autres prismes : un neveu lointain qui (inversement à son oncle lointain) se fera traquer par d’autres monstres, une collègue policière qui (dans le premier tiers) viendra à la rescousse de ce qui semble son supérieur, et dans l’ultime séquence de Hope : celui des monstres eux-mêmes, où leur langage nous sera sous-titré. Quatre perspective de voir la ville, quatre manière d’appréhender le chaos.

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Le seul personnage féminin dont l’entrée est véritablement stylisée (un ralenti badass), n’évitera pas un enchaînement d’humiliations assez dérangeantes qui, de surcroît, se souhaitent douteusement humoristiques (par exemple, à sa dernière prise de parole du film, tentant de trouver une solution rationnelle à ce chaos total, le policier lui rétorque un « ferme-la »  qui, dans un contexte de panique tel qu’il s’établit dès lors, ne peut à aucun instant choquer ; ou même lorsqu’elle arrive précipitamment en vélo pour annoncer à son chef (ce que nous comme lui savons déjà) la présence de d’autres monstres : façon dérangeante de la rendre retardée, dépassée, idiote). Ce serait comme faire apparaître l’espoir d’un rôle puissant dans la diégèse, pour très vite lui fermer le clapet, le dégrader. Tout ça semble louche, pour ne pas dire problématique. 

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Hope est en guerre contre tous les genres. Ces moyens inventés par le cinéma pour s’écarter du réel afin de mieux y revenir, il leur fait la nique : Hope se rabat systématiquement sur le réel, jusqu’à s’y casser les dents. La première conséquence de l’arrivée des extraterrestres dans le petit port sud-coréen, c’est de couper les lignes de communication par inadvertance — il n’y aura pas de secours. La ville se situe près de la frontière avec la Corée du Nord — ils sont tous armés jusqu’aux dents. La première bête morte, les autorités locales tenteront de la pénétrer — vérifier qu’elle est bien réelle, de quoi elle est faite, comment toutes les tuer. E.T. but make it realistic. Le premier réflexe de l’homme, ce n’est pas l’amour, mais le génocide. 

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Voir dans une imposture un chef-d’œuvre est la seule façon paradoxalement rationnelle d’accepter la bêtise qui s’expose devant nos yeux, et bousille nos tympans.

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Michael Abels, déjà compositeur du film assez semblable sur de nombreux points (dont le titre) Nope (Jordan Peele, 2022), voit son travail récompensé tant ses musiques se trouvent constantes. Dans un certain cinéma qui se désire furieux, le silence n’a pas sa place, ou seulement alors dans de rares moments de sidération, par contraste maximisé. Les tirs des fusils rythment la bande originale comme une certaine inversion des éléments sonores. Ce sont les personnages qui cadencent l’extradiégétique. Le vide scénaristique est au profit de la fureur du rythme visuel et sonore.

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« Hope, c’est génial, mais son scénario… » Trop facile. À quoi sert un scénario ? Tenir une ligne, une direction, un propos, une cohérence ? Tout ça existe dans le film : il se passe quoi quand des extraterrestres débarquent dans un bled pourri !? Pour le reste, les personnages n’ont de cesse de le marteler : pas le temps de t’expliquer, tu ne vois pas que la priorité c’est de survivre en fait ?

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Rien ne sert de partir à point, il faut courir.

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L’une des meilleures trouvailles du film consiste en la fermeture systématique de tout développement scénaristique. Les dialogues finissent souvent par raconter qu’on n’a pas le temps de raconter, les personnages courent pour délivrer une information déjà connue de l’autre… D’où viennent les armes ? Pas le temps. La seule chose qui se déplace plus vite, ce sont les monstres.

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La séquence la plus hilarante de l’année concerne une blague déjà vue mille fois, jamais vue ainsi. L’homme par qui l’horreur arriva, celui qui a tout vu, senti et entendu, témoigne à la policière. Les meilleures blagues le sont parce que celui qui les raconte est un excellent narrateur, la mise en scène entrecroise le vieil homme qui raconte l’histoire à l’anecdote qui lui est arrivée. Monsieur avait un urgent besoin de se soulager, il tombe dans la forêt, se relève et se retrouve face à trois extraterrestres, paniqué, serre son sphincter, n’y arrive plus, rentre son doigt pour faire cesser la catastrophe, se met la main sur la bouche pour ne pas hurler, mais se trompe de main. La policière médusée fait le même geste à son tour, et l’enlève immédiatement, solidarité olfactive. 

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Mais toutes les tentatives humoristiques ne sont pas de même teneur. Lorsque deux hommes décident de compter jusqu’à trois avant de se lancer dans l’obscurité terrifiante et, une fois le compte fait, qu’aucun des deux n’y soit allé, on ne peut que souffler du déjà-vu. Il en va de même pour ce vieil homme qui indique en même temps par les doigts et la parole le nombre de monstre qu’il a aperçu (montrant 4 doigts en disant « trois ») : OK Boomer de scénario.

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Les monstres extraterrestres surviennent à l’écran (non pas du ciel, mais) par la forêt. L’un d’eux a des semblants de bois de cerf dans le haut du dos. Le premier à apparaître est d’un vert buisson et les cheveux aussi ébouriffés qu’une broussaille. Leur vaisseau est à la lisière du bois et leur peau est aussi dure qu’une écorce de vieil arbre. Difficile de ne pas céder à une lecture écologique (devenue quelconque depuis que le greenwashing existe) aussi révoltée qu’un Yannick Jadot (c’est-à-dire pas pour un sou) : si l’humain tue la nature, la nature le tuera.

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On tente de trouver des attaches, des branches sur lesquelles grimper, un sens, un tronc politique, même mou, même bête, on tente de trouver quelque chose, pas grand chose, et on tombe sur une feuille déjà morte.

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L’enfer, ce n’est pas tous les autres : juste les américains. Ils sont pour le reste du monde des extraterrestres arrivant par le ciel, qui détruisent tout sur leur passage avant de reconstruire (en s’enrichissant), mettre le pays sous leur propre joug (en s’enrichissant), puis vendre du chewing-gum (en s’enrichissant) aux petits natifs qui se mettent à jouer au base-ball (en s’enrichissant) ; leurs récits, leurs films sont si pauvres : toujours les mêmes histoires familiales (ici papa-maman-l’enfant de la prophétie-son ancêtre l’empereur).

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Il y a donc, au bout de la première heure passée, ces monstres, instables numériquement. Si les effets spéciaux ont quelques années de retard, la clé de leur présence se situe dans leur animation déroutante : ils vont plus vite que la vitesse initiale. Animés avec plus d’images par seconde que les humains — le ralenti devient le deus ex machina de la mise en scène. Chaque attaque est une surprise de vitesse, et si l’image ralentit, alors l’espèce humaine est sauvée — en tout cas pour quelques minutes encore. « Son acuité visuelle est basée sur le mouvement » disait l’autre en 1993. Na Hong-jin réplique en 2026, en faisant de ses Américains (des dinosaures) une nouvelle acuité visuelle du mouvement.

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On prend des autres et on recommence.

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D’évidence un verre est là. Reste à savoir s’il est à moitié plein ou à moitié vide. Pour l’heure, il est à moitié, c’est tout.

Cordialement,
Jerôme en trois voix

Hope de Na Hong-jin, prochainement au cinéma.