La chute, le vide

Critique | Je vois des immeubles tomber comme la foudre, Clio Barnard | Quinzaine des Cinéastes

Au premier abord, l’on pourrait croire aux Vagues de Woolf : un groupe d’amis, cinq trajectoires, cinq manières d’appréhender la vie, et un passage, inévitable, par le cap des trente ans. Je vois des immeubles tomber comme la foudre débute au bar, la première chute se fait sous taz, entre deux effets de ralentis, des faisceaux rouges et bleus ; scolairement donc. Oli, Patrick, Shiv, Rian et Conor se connaissent depuis toujours, traînent et grandissent ensemble dans un quartier pourri de Birmingham, grande ville industrielle qui les enferme dans leur milieu, tout comme Clio Barnard les séquestre dans son cadre.

Enchaînant les plans très resserrés et extrêmement courts, la cinéaste ne parvient à saisir ni les espaces ni le temps. Seulement les visages, et parfois les corps, reflets de la psychologie de ses personnages et de leurs conditions sociales qu’elle extrait de toutes structures. Tragiquement, n’en ressortent alors que des clichés hors-sol qui peinent à s’incarner tant les résolutions adviennent sans jamais laisser le temps aux frictions de prendre place : miraculeusement, Rian fait fortune et s’installe à Londres, Conor revêt le casque de chef de chantier et dépasse le statut de ses parents, Oli abandonne le deal et la consommation de drogue après avoir surpris un père délaisser sa fille, Patrick et Shiv élèvent leurs deux enfants dans une grande maison ne vivant pourtant que d’un salaire de coursier pendant que Shiv reste au foyer, s’occupe de sa mère malade en s’adonnant, toujours avec joie et sans effort, au travail domestique.

Mais les immeubles finissent toujours par s’effondrer, comme les rêves. C’est d’ailleurs la seule chose que le film regarde vraiment : ces images d’archives en DV, granuleuses et tremblées, qui montrent les tours au moment de leur destruction, là où s’échappent les réminiscences du bibliobus comme un geste révolutionnaire égaré dans les décombres de la propriété, préférant le flou de la vie à la netteté de sa démonstration. Une démonstration que poursuit pourtant Barnard en réduisant la masculinité et les bribes de discours féministes à une psychologisation de la violence sans jamais l’éprouver matériellement. Là où Woolf laissait ses personnages se dissoudre dans le flux du temps, Barnard recoud à la hâte des destins préfabriqués et révèle son incapacité à habiter le temps long que réclame toute transformation véritable. C’est bien là tout le paradoxe du film : vouloir filmer la fatalité de classe tout en accordant à chacun sa rédemption. Rien ne change à 30 ans, les adultes n’existent toujours pas, pas plus que la lumière lisse et édulcorée, ni la soudaineté qu’impose le film, sans jamais laisser tomber la foudre.


Je vois des immeubles tomber comme la foudre de Clio Barnard, prochainement au cinéma