Critique | Congo Boy de Rafiki Fariala | Un certain regard
Une belle lumière ne suffit jamais. Robert, congolais réfugié en Centrafrique, est à la fin de son enfance – 17 ans – et pourtant il est l’adulte de la famille. Ses deux parents sont emprisonnés et il doit donc s’occuper de ses petites sœurs et de son petit frère, trouver de l’argent, être responsable, tout en gérant sa propre vie, son baccalauréat et son désir de vivre de la musique, de pouvoir dire qu’il est « artiste » sans sentiment d’illégitimité. Congo Boy est son histoire, grandement inspirée par celle de Rafiki Fariala, son cinéaste. Sous la très belle image de son chef opérateur Adrien Lallau, Congo Boy se voit épris d’une autre lumière ; celle d’un désir de réussite, d’émancipation par la force de conviction et le travail, sans trop remettre en perspective les éléments avancés, la croyance de leur réalité potentiellement déterminante.
Assez tôt, par la performance musicale, le jeune Robert se voit comparé à Lionel Messi, footballeur communément perçu comme étant élu naturellement des Dieux. Toutefois, cette comparaison survient en réponse à une autre, envers un autre jeune chanteur qui, lui, serait Cristiano Ronaldo, communément perçu comme travailleur ayant eu besoin de surpasser sa nature afin de frôler les cieux du génie. Par le football, le mythe du mérite et de la réussite, du talent et de ce qu’il implique dans le rapport à nos différentes vies survient et fait autorité. Au contraire de la jeunesse suspendue, stagnante, que nous observions dans le documentaire Nous, étudiants ! (premier long-métrage de Rafiki Fariala), la jeunesse de Congo Boy, elle, incarnée par Robert, individualisante, est progressive, ascensionnelle, évoluant vers un destin joyeux, malgré les encoches. Fiction oblige, la seconde approche – écriture de sociotypes propre au devoir scénaristique – astreint certaines idées préconçues à s’imposer psychologiquement et situationnellement au fil du déroulé. Tout fuse dans Congo Boy, il y a très peu de temps pour les échecs, la réussite finale est un enchaînement de micro-réussites ; à chaque frein, à chaque perturbation, la résolution expédiée, facile, la chance qui permettrait au scénario de ne pas s’écrouler hors des règles classiques, certifiées et nécessaires au mythe néo-libéral de la méritocratie contemporaine.
Un gardien de l’ordre demande à Robert ses papiers : Robert pourra s’échapper un instant plus tard grâce à l’inattention de ce premier. On refuse à Robert de jouer pour la première fois son morceau en boîte de nuit : une explosion apeure la foule et laisse le micro disposé sur la scène, comme appelant Robert à son destin, à son public. Le producteur travaille et ne peut donc pas discuter avec Robert : une coupure d’électricité oblige l’arrêt dudit travail, permettant ainsi à Robert la discussion souhaitée. Toutes les situations coincées sont décoincées en quelques secondes, donnant un goût d’inutilité à chaque élément perturbateur. Des manifestations mystiques (hasards ?) résolvent tout à chaque fois. Définitivement, le passage à la fiction semble condamner le cinéaste à la grosse ficelle, aux codes banalement actés dans l’univers froid des scénarios. Lorsqu’il filmait quelques jeunesses dans son premier film, celles-ci étaient prises d’une force du collectif, de la camaraderie, mais ne trouvaient pas lumières à leurs tourments ; tout semblait perdu d’avance. Tandis qu’ici, filmant et ne se concentrant que sur un seul individu, tout semble gagné par la force de la témérité. Nous, étudiants ! avait ce « Nous » que Congo Boy n’a plus.
S’ajoute à ça une note terrible. Le concours musical de la séquence finale amène une rivalité/dualité avec l’autre chanteur que nous avions entre-temps oublié (« Ronaldo ») et que Robert va vaincre. Cette scène, manquant cruellement de singularité, ouvre une idée glaçante, car couplée au scepticisme de ce genre de dénouement où le héros gagne l’adversaire (quoi de plus simple que de faire vaincre celui que nous avons suivi tout le long du film ?), ce « au détriment du perdant » regorge de toute la détestabilité de la pseudo-méritocratie qui, quand bien même – imaginons-le – existerait, aurait pour conséquence la chute des autres, ces non-méritants, ces losers, qui n’avaient qu’à mieux travailler à l’école, mieux chanter ou mieux naître. Le film tente de nous faire jouir de l’arrogance déchue de l’ennemi, tentant de nous faire oublier que la réussite de l’un dissimulera toujours la défaite de tous les autres.
Congo Boy de Rafiki Fariala, prochainement au cinéma

