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Critique | La Deuxième Fille de Zou Jing | Semaine de la Critique

Qui est Wu Lian, la protagoniste de La Deuxième Fille ? Il faudrait préciser d’emblée que la nommer ainsi est déjà une réponse partielle, tronquée, presque une fausse piste : durant ce film fleuve qui embrasse la vie de son personnage de ses six à ses dix-huit ans, elle change par trois fois de noms, parfois de prénoms, selon la famille dans laquelle elle se retrouve. Trois identités affichées sur l’écran comme des chapitres, de nouvelles étapes de vie, des vagues dans lesquelles s’embarque Wu Lian, Wang Juan, Lin Juan. La Deuxième Fille est un premier film d’une cinéaste qui dépose une sublime ambition de cinéma : elle ne sait pas qui est son personnage principal, et nous aurons le temps d’un film pour tenter de le savoir.

Three Times

Toute la première partie du film repose sur une écriture fragmentaire, avec une volonté d’effacer le plus possible les traces d’un scénario : simplement l’été lumineux et harmonieux d’une enfant de six ans dans la campagne chinoise de la fin des années 1980, fabriqué sur une succession de souvenirs. Quelques motifs rappellent les plus belles séquences de la douceur de vivre du cinéma de Hou Hsiao-Hsien, un train qui passe sous un tunnel, la lumière vaporeuse d’une fin de journée qui frappe un rideau transparent. Un jour, la fillette part vers la ville avec sa mère, est confiée à une nouvelle femme pendant les vacances, puis advient le vrai drame du film ; la première mère ne reviendra pas la récupérer, le paradis de l’enfance rurale est perdu, la fillette se découvre une nouvelle famille, un nouvel endroit à vivre, un changement d’humeur radical.

De la lumière de Hou Hsiao-Hsien, le film passe aux ombres de la tragédie silencieuse d’un Edward Yang (le film commence sur un enterrement et se conclut sur un mariage rouge, soit l’opposé de ce qui se trame dans Yi Yi), dans lequel la question de l’identité est un sous-marin narratif. Le scénario continue d’être invisible, le film se veut volontiers silencieux, axé sur des évènements banals, et il ne suffit à la cinéaste que d’un plan de coupe pour faire une ellipse temporelle vertigineuse sur le passage à l’âge adulte. Wu Lian trouve une peluche dans la chambre de son second père, la subtilise, puis la jette dans une poubelle et part en courant : le plan suivant, Wu Lian termine sa course dans sa chambre, Trainspotting en poster sur le mur du fond, baladeur aux oreilles, elle est désormais adolescente, l’enfance évaporée, tel un nuage qui disparaît dans le ciel bleu. Mais très vite, les références au cinéma taïwanais disparaissent, La Deuxième Fille ne relève pas d’un cinéma atmosphérique qui capture l’humanité d’un temps passé, mais un cinéma de la pure sensation empathique, où chaque protagoniste amène sa couleur, son humeur, sa perception de faire famille, et sa manière d’aborder l’absent, la disparition. 

Poussières dans le vent

Zou Jing raconte que son film est la somme de plusieurs histoires vécues, celle de sa grand-mère, des faits divers de journaux, des interviews de jeunes filles de son âge, et tout cela, mis en écho avec sa propre enfance. La Deuxième Fille est un miracle visible de loin, un premier film d’une jeune cinéaste qui a réussi à amasser et ramasser les souvenirs et éléments d’une longue vie, dans laquelle toute la question de l’identité d’une jeune fille constamment déplacée devient le réceptacle d’une magnifique poésie de l’humanité. Wu Lian est la somme de toutes ces histoires, de toutes ces émotions, et c’est une beauté simple, sans artifices, comme un cerf-volant flottant seul dans le ciel. Zou Jing questionne la mémoire, et par conséquent la fiction, et c’est tout cela qui fait de La Deuxième Fille une naissance de cinéma.

La Deuxième Fille de Zou Jing, prochainement au cinéma