Sourires et luttes

Critique | Une vie manifeste de Jean-Gabriel Périot | Cannes Classics

Jean-Gabriel Périot rend hommage dans Une Vie manifeste à ce que fut Michèle Firk, et propage en cela la continuité d’un élan révolutionnaire. Critique de cinéma, monteuse, apprentie cinéaste, journaliste, née à Paris en 1937, Michèle Firk s’engage très tôt dans le soutien au FLN, puis dans différents mouvements guérilleros latino-américains avant de rejoindre les Forces armées rebelles (FAR) au Guatemala. Elle fut constamment traversée par une simple mais rude exigence : ne jamais séparer la pensée du monde de la manière dont on y agit. Femme de cinéma, c’est par lui que Périot rend hommage — destin tristement tracé par l’IDHEC, fait par et pour les hommes. Chez Firk, le cinéma n’est jamais détaché du réel ; regarder implique une connaissance et donc une responsabilité. Sa critique pour la revue Positif d’Hiroshima mon amour, lue dans le film, fait l’éloge entièrement politique du film d’Alain Resnais. Mais pas que. L’idée de la forme est toujours là, et son travail critique a toujours été de défendre les films minoritaires, de la marge : documentaires, animations, expérimentations, courts-métrages.

Une vie manifeste avance à travers un immense travail de montage où archives photographiques, extraits de films, et documents militants se répondent continuellement. Périot illustre la vie de Firk à travers d’autres corps, d’autres visages, d’autres mouvements de cinéma et de lutte. Deux voix accompagnent ce mouvement, celle de Nadia Tereszkiewicz lisant la correspondance de Michèle Firk (audio qui donne à croire à la possibilité géniale (et qu’il faudrait propager) du « biopic sonore », qui refuserait ainsi l’écueil des cabotin·es) avec une douceur retenue évitant l’emphase ; et celle de Alice Diop, plus adressée, comme narratrice, parlant à Michèle en utilisant ce « tu » qui empêche toute muséification ou idéalisation du personnage. Ce choix est essentiel : Une vie manifeste refuse de considérer Firk comme une figure sanctifiée de l’histoire militante. Le film lui parle encore comme il nous parle, la maintient dans une forme de proximité active, présente à nous comme nous devons être présents et présentes au monde. Mourir ou lutter, vivre donc vaincre : rien n’est fini, tout est encore à jouer. Dans cette adresse demeure une demande, intimité faite, l’attente d’une réponse comblée par le plein de mots et de sourires de Michèle.

« On ne doit pas s’évader par le cinéma » répond, dans une des images d’archives, un jeune homme à la question Pourquoi aller au cinéma ? Le cinéma n’est pas et ne doit pas être une dérobade au monde. Art et politique, « l’un ne va pas sans l’autre » tout comme (peut-être), aussi, individus et collectif se lient. Les uns toujours avec les autres, et que le portrait de Michèle Firk soit magnifique ne retire pas qu’Une vie manifeste parle aussi des suivants et suivantes. Non pas qu’elle soit nous ou que nous devrions être elle, mais plutôt que sa vie, pleine, débordante, insoumise, songent exquisément, discrètement, à toutes les autres – toutes ? peut-être pas, l’insoumission n’est pas unanime, nous le savons malheureusement, mais au moins à toutes celles qui se retrouvent dans ses ardeurs, ses rages et ses espoirs.

Oui, des échos permanents avec l’état du monde contemporain, sans forcer, se cachent dans le film de Périot. Celui-ci parle d’une femme, oui, d’une femme ayant vécu il y a des décennies, oui, et par cette vie, par ses textes et les films d’autres, il parle de nous, de notre temps, de nos fureurs. Il raconte les fake news, et autres informations mensongères venues de nos médias français en temps de guerre – néo-colonialisme d’ici ou colonialisme de là-bas. Il exprime l’impérialisme américain, les racismes partout dans le monde occidental et les violences policières à Paris. Dans le premier tiers du film, juste après avoir parlé du FLN et de la difficulté des jeunes français communistes à soutenir ce mouvement, sans doute pour ses actions résistantes violentes, ou peut-être par un patriotisme manquant d’internationalisme, un extrait de vieux film espagnol montre une femme criant « jamás, jamás ! » (pour signifier qu’elle ne signera jamais, jamais ! le contrat de dépendance), façon de dire qui a des résonances homophoniques, au-delà de tout avis sur la question, avec d’autres mouvements violents d’indépendances. La chose n’est pas surlignée, semble changer de sujet, n’a pas l’once d’une clarté de liaison, mais laisse, par son montage, l’étendu des réverbérations. Les lumières venues de l’ombre des transitions – des clairs-obscurs du « tout est politique ». La situation coloniale que subit la Palestine surgit souvent aux vues des images passées des luttes pour la décolonisation de l’Algérie. Dans la vie de Firk se trouve la nôtre. Non pas que l’histoire se répète, mais que tant qu’injustices et monstruosités dicteront le monde des puissants, les révolté·es seront porté·es d’un même élan relevé d’insurrections.


Périot filme moins une héroïne qu’une intensité de vie, cherchant à remettre en lumière ses gestes, ses mots, sa présence — faisant en sorte qu’elle puisse encore nous atteindre aujourd’hui, comme une trace non figée. Une vie manifeste réactive la nécessité de l’engagement. Il permet d’ouvrir les yeux, ou plutôt d’enlever nos œillères, nos dépôts successifs de crasse routinière et confortable. Les mots de Michèle Firk, son refus de la passivité, son besoin vital — et mortifère — d’agir sur le monde, les peuples, ne peuvent que déplacer quelque chose en nous, cette petite chose bien ancrée qui, quand elle se meut, fait fondre les larmes de rage et d’espoir. Jean-Gabriel Périot fait sentir combien certaines existences rendent soudain intenable le fait de vivre à distance, à côté, loin du véritable. Il fait surgir en nous le désir de créer, de lutter, de prendre part.

Une vie manifeste de Jean-Gabriel Périot, prochainement au cinéma