Pompe-moi si tu peux

Critique | Du Fioul dans les artères de Pierre Le Gall | Semaine de la critique

Si le genre du road movie romantise la vie sur la route, la route romantise la vie dans Du Fioul dans les artères. À dix mille lieux du réalisme social, Pierre Le Gall préfère s’intéresser à l’histoire naissante entre Étienne (Alexis Manenti) et Bartosz (Julian Swiezewski), camionneurs qui ne se seraient sans doute jamais rencontrés si leur route (de livraison) ne s’était croisée. Le métier de chauffeur devient alors la métaphore des amours bourrues entre deux hommes que le néolibéralisme ubérisant aurait pu engloutir s’ils n’avaient décidé de se réapproprier leur temps pour se donner à corps éperdus à l’autre.

Étienne, sur les routes depuis un paquet d’année, tonton sans famille à lui, ne s’arrête de rouler que pour faire reposer le moteur et se décrasser les rotules rouillées de leur staticité. Ça ne l’empêche pas de se faire astiquer la pompe derrière les grillages de la station service, dans la forêt pas si vierge où se retrouvent les âmes en pénis. C’est dans une de ces zones d’ombres charnues qu’il rencontre Bartosz, polonais de son état, pour la première fois. Ils se choisissent et feront désormais tout pour ne plus se quitter, et baiser jusqu’au klaxon dans le cockpit, à corps débordants, un peu trop en chair, faute de va-et-vient.

Fast-sex & Furious

La solitude du camionneur n’est que temporaire : si la vie de famille demande beaucoup de compromis, on finira toujours par croiser des camarades au détour d’un carrefour, croisement où se nouent des amitiés traversantes, au passage, et qui pourtant perdurent avec les années, lorsqu’on rentre enfin siffler un coup à la maison, c’est-à-dire avec les collègues, tendres, viril·es. La séquence de départ à la retraite du vieux Moby Dick l’inscrit bien : le fuel c’est héréditaire, ça se transmet de pair en pair — et pas de couilles.

Et le temps est bien ce qui compte le plus pour ces travailleur·ses par trop exploité·es et trimballé·es de zones industrielles en zones industrielles. Sans arrêt rentabilisé sur leur dos (littéralement, à s’user la colonne vertébrale), leur résistance au système consiste à vivre pleinement le temps « de repos » qu’on daigne leur accorder, à vivre trop vite, quitte à flirter avec la mort. Choisir de risquer de se faire rouler dessus, pour rejoindre son amour de l’autre côté de la route, se jeter devant les roues du camion, pour arrêter le temps qui passe, et provoquer la rencontre, celle qu’il ne faut pas laisser dévaler la pente. Prendre congé et parcourir l’Europe, non plus pour livrer, mais pour se délivrer. 

Du Fioul dans les artères de Pierre Le Gall, au cinéma le 2 décembre 2026