Sois enfant et tais-toi

Critique | Gentle Monster de Marie Kreutzer | Compétition

Après Corsage (2022) passé par Un certain regard, Marie Kreutzer se retrouve en compétition avec Gentle Monster, drame fragmenté et fragmentaire autour d’une famille qui se déchire lors de la découverte d’un secret : la détention par le père Philip (Laurence Rupp) d’images pédopornographiques. Comment réagir ? Pour ce long-métrage, la cinéaste s’est d’abord inspirée d’un reportage de Die Zeit autour de l’existence d’un vaste réseau pédocriminel en Allemagne. Par ailleurs, et c’est sans doute par là qu’il fallut commencer, l’acteur Florian Teichtmeister (interprète de François-Joseph dans Corsage) a lui-même été inculpé puis condamné pour possession de matériel pédopornographique. Moyen de réaliser que les pédocriminels sont le plus souvent sous nos toits, et en public, à faire bonne impression. Des costumes de Sissi, on passe aux masques de Gentle Monster, un oxymore très à propos mais peu approfondi.

Incestuel 

Le film s’ouvre sur des grincements et des notes de piano – on reconnaît rapidement Would I lie to you ? de Charles & Eddie – et le visage de Lucy (Léa Seydoux), qui joue une pianiste qui reprend des morceaux pop et rock écrits uniquement par des hommes. Le ton est donné : la musique intradiégétique aura une incidence de facto, utilisée comme un indice pour les spectateur·ices, et c’est ici la première maladresse du film. L’écriture emprisonne Lucy dans un dispositif qui crée du suspense et de l’attente autour d’un nœud dramatique que l’on connaît d’avance. Pourquoi le retarder ? A minima, ce prologue est une maladresse pour démontrer la dimension tragique du film, a fortiori, c’est une bêtise de brouiller les pistes autour des causes de la perquisition de la maison de campagne, en périphérie de Munich. Une chose que la cinéaste filme mais qu’elle ne semble pas véritablement conscientiser, la faute à un ensemble confus car trop fragmenté, découpé curieusement avec des flashbacks inopérants, la création d’une intimité déjà perdue et d’un va-et-vient franchement douteux entre passé et présent pour humaniser ce gentil monstre

Ainsi, les indices sont déjà là pour qui a lu Dorothée Dussy (Le Berceau des dominations : anthropologie de l’inceste, 2013) avec l’atmosphère incestuelle de cette famille. Oh, que cette famille est mignonne, elle chante Coldplay a cappella en se brossant les dents. Sauf que le père de famille est nu comme un ver, expose son corps au reste de sa famille et à son jeune fils précisément, brouille les frontières du corps. C’est ce qu’analyse Dussy : l’incestuel pose un cadre qui permet ensuite aux violences sexuelles d’exister, de se pérenniser. C’est la confusion des sentiments, et l’on lit Zweig dans le film (le père de la policière, lui aussi toxique, comme tous les hommes de ce film). Une autre scène met en avant cette atmosphère incestuelle quand les ébats sexuels du couple se superposent aux gémissements du fils qui cauchemarde. Cette dimension considérée, on aurait pu voir un film moins nébuleux. La réalisatrice voulait poser des questions et ne pas nécessairement apporter des réponses, mais attention, ne pas prendre position, c’est déjà prendre position. La confusion est l’autre nom de la lâcheté. Et pourtant, les intentions sont là, en témoigne le carton final qui rappelle qu’un enfant sur cinq en Europe est victime de violences sexuelles, et que 85% des auteurs sont des proches. Carton qui n’illustre ni ne conclut les presque deux heures qui l’ont précédé. 

Silence

Avant la révélation, le père demande constamment à sa femme et à son fils de se taire, et résonne avec le personnage du père d’Elsa l’enquêtrice (Jella Haase) devenu dépendant avec la maladie (Alzheimer ?) et qui ne se prive pas d’attoucher sexuellement l’aide-soignante. Celle qui doit résoudre – à l’échelle professionnelle – des « délits » relatifs à la pédocriminalité se retrouve impuissante voire complice à l’échelle intime, quand elle fait face à l’aide-soignante qui sort du silence. Elsa est même prête à la payer plus pour qu’elle se fasse une raison. Après tout, la mémoire du corps n’existe pas… Pourtant, la cinéaste semble bien comprendre, en témoignent les parties plus dissertes avec le personnage du psy, que les violences sexuelles infantiles répondent davantage à un désir de pouvoir qu’une pulsion sexuelle incontrôlable. Pour cette raison, les hommes dans un monde patriarcal sont plus en proie à violer, à posséder et déposséder. Le déni familial les protègera, le refus de bousculer l’ordre établi aussi. La mère de Philip le déclare à sa belle-fille : « L’essentiel, c’est d’avoir une famille réunie. » Malheureusement, la cinéaste reste à la surface de son sujet, ne fait pas durer les séquences (Después de Lucía de Michel Franco était à ce titre magistral) et in fine, ne donne pas la possibilité à l’enfant d’exister (encore !), silencié.

Gentle Monster de Marie Kreutzer, prochainement au cinéma