Éditard | Festival de Cannes 2026 – Jeudi 14 mai
Depuis trois jours, la Croisette donne l’impression d’observer des êtres qui avancent dans une lumière trouble, comme si le cinéma mondial, cette année, avait décidé de regarder moins les événements que les fissures qu’ils laissent dans les corps. Bien sûr, impossible d’avoir vu tous les films présentés depuis le début du festival. Mais à travers plusieurs projections déjà découvertes, et au fil des discussions avec des collègues et d’autres festivaliers, un même sentiment revient avec insistance. Dans La Vénus électrique, le mensonge devient une manière de réparer les êtres ; dans Butterfly Jam, les liens familiaux ressemblent à des blessures transmises de génération en génération ; Mauvaise étoile enferme ses personnages dans une chaleur étouffante où l’amour finit par prendre la forme d’un piège ; tandis que Quelques jours à Nagi contemple des existences suspendues dans une solitude presque ouatée. D’un film à l’autre, quelque chose apparaît avec une régularité presque maladive : des personnages enfermés dans des vies qu’ils tentent de réinventer par le récit, par le fantasme (La Vie d’une femme), par la mémoire ou par une forme de théâtre intérieur. On ne parle plus ici d’héroïsme ni même de destin, mais de survie.
Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont les œuvres sélectionnées se méfient du réel brut tout en prétendant le saisir au plus près. Beaucoup de films donnent l’apparence de l’immédiateté — caméra nerveuse, dialogues arrachés au quotidien, fragments de vie — mais tous, au fond, racontent autre chose : la fabrication d’une version acceptable de la réalité. Dans We Are Aliens, l’enfance transforme le monde en territoire mental déformé par la peur et la culpabilité ; La Vie d’une femme suit une héroïne qui semble flotter entre maîtrise sociale et vertige intime ; Gabin, lui, brouille à tel point les frontières entre captation du réel et construction romanesque qu’il finit par interroger notre manière même de regarder des visages et des existences filmées. Les personnages inventent sans cesse des doubles d’eux-mêmes, réécrivent les faits, maquillent leurs douleurs, composent avec des souvenirs devenus plus solides que le présent. De Merci d’être venu à Histoires parallèles, en passant par les prochaines projections de Karma, Quelques mots d’amour et celles à venir, les disparus continuent d’habiter les vivants avec une puissance presque physique ; ailleurs, ce sont des images mentales qui contaminent peu à peu la perception du monde, jusqu’à faire vaciller la frontière entre ce qui a eu lieu et ce qui a été rêvé. Le festival semble ainsi traversé par une obsession. Comment continuer à vivre quand l’existence devient un récit qu’on ne maîtrise plus entièrement ?
Cette idée irrigue aussi bien les œuvres les plus modestes que les productions plus ostensiblement ambitieuses. Derrière des formes très différentes, un même climat apparaît : celui d’une société où les liens humains se décomposent lentement, sans explosion spectaculaire, à la manière d’un bois humide qui pourrit de l’intérieur. L’Abandon, en revenant sur un drame national encore brûlant (le meurtre de Samuel Paty) montre une collectivité incapable de prévenir la catastrophe qu’elle voit pourtant approcher ; dans In Waves, le mouvement amoureux lui-même finit par être rattrapé par la disparition et la maladie. Les familles montrées cette semaine ressemblent rarement à des refuges ; elles sont des lieux de contamination affective, de transmission des peurs, des humiliations ou des silences. Les couples, eux, oscillent entre l’étouffement et l’évitement. Même les histoires d’amour semblent désormais hantées par l’idée de leur propre disparition, comme si le désir ne pouvait plus surgir qu’à travers l’absence ou la perte imminente.
Il y a aussi, dans nombre de films présentés, une fascination pour les communautés refermées sur elles-mêmes : cellules familiales, groupes sociaux, mondes professionnels, villages isolés, diasporas, institutions. Partout, des individus cherchent une place dans des structures qui les absorbent ou les dévorent. Le cinéma montré à Cannes ces derniers jours paraît profondément inquiet de la possibilité même du collectif. L’école, la famille, le couple, la communauté, tout devient un territoire fragile où les êtres se regardent avec méfiance, incapables de savoir exactement ce qu’ils doivent aux autres et ce qu’ils leur reprochent secrètement.
Mais ce qui relie peut-être le plus fortement ces films, c’est leur rapport à la sensation. Beaucoup de cinéastes ne cherchent plus tant à raconter qu’à faire éprouver physiquement une expérience : la suffocation d’une nuit d’été, le poids d’un deuil, la moiteur d’un appartement, le vacillement d’une conscience, l’angoisse d’une attente. Le cinéma contemporain semble vouloir quitter le domaine du discours pour rejoindre celui des nerfs. Les récits deviennent alors des machines sensorielles, parfois brillantes, parfois épuisantes, où chaque image tente de faire ressentir une vibration intérieure plus qu’une idée claire. On pourrait y voir le signe d’un art qui doute de sa capacité à expliquer le monde et qui préfère désormais en enregistrer les secousses.
Dans cette édition, même les films les plus élégants portent quelque chose de sombre sous leur raffinement. Les décors luxueux, les paysages maritimes, les lumières de fin d’après-midi ou les visages magnifiquement filmés ne servent plus à célébrer la beauté du monde mais à révéler son caractère fugitif. Comme si tous ces personnages avaient déjà compris qu’ils vivaient dans l’après-coup de quelque chose : une époque, un amour, une innocence, une croyance collective. Alors ils avancent malgré tout, avec cette obstination animale qu’on retrouve chez ceux qui traversent les tempêtes en silence, les épaules battues par le vent, parce qu’il n’existe tout simplement aucun endroit où revenir.

