Éditard | Festival de Cannes 2026 – Samedi 16 mai
Il y a, cette année, quelque chose de profondément fatigant dans le cinéma. Non pas une fatigue médiocre, industrielle, mais une fatigue plus sourde : celle des êtres qui tentent encore de demeurer humain·es dans un monde qui transforme chaque relation en fonction, chaque émotion en procédure, chaque corps en rouage. C’est précisément ce qui relie Soudain de Ryūsuke Hamaguchi, Le Journal d’une femme de chambre de Radu Jude et Histoires parallèles d’Asghar Farhadi. Trois films très différents en apparence, trois cinéastes venus de territoires esthétiques presque opposés, mais un même vertige : comment continuer à toucher l’autre dans un siècle où tout éloigne ?
Chez Hamaguchi, les êtres parlent comme on lutte contre le froid. Les conversations s’étirent, les silences respirent, les corps fatigués cherchent encore une chaleur possible au milieu des structures administratives qui organisent le soin comme une chaîne de montage. Dans les couloirs de l’EHPAD, dans les rues nocturnes, dans cette lumière pâle qui semble déjà appartenir à l’hiver, le film regarde deux femmes tenter de sauver quelque chose de simple et presque archaïque : la présence.
Chez Radu Jude, cette présence est déjà rongée par les écrans. Une mère parle à son enfant à travers un téléphone comme un marin regarderait une côte disparue derrière le brouillard. Le rire demeure, mais il cogne contre le verre numérique. Les bourgeois·es de Jude ne sont même plus monstrueux·ses : ils et elles sont poli·es, cultivé·es, progressistes. Et c’est précisément cela qui glace. La domination moderne ne hurle plus ; elle sourit, elle s’excuse, elle continue malgré tout.
Farhadi, lui, filme un monde où les récits ont fini par absorber les êtres eux-mêmes. Les personnages deviennent des constructions narratives prisonnières d’une immense mécanique de fiction. Tout est brillant, précis, admirablement agencé, mais quelque chose se retire peu à peu : l’accident humain. Comme si la grande machine contemporaine ne se contentait plus d’organiser les existences mais finissait désormais par écrire les âmes.
La Braise humaine
Et pourtant, malgré leurs différences, ces trois films avancent vers la même question secrète : qu’est-ce qu’un être humain lorsque toutes les structures autour de lui ou d’elle — économiques, sociales, technologiques, narratives — travaillent à réduire sa part vivante ?
C’est peut-être cela qui bouleverse tant cette sélection : aucun de ces cinéastes ne croit encore véritablement aux héros. Leurs personnages sont épuisé·es, ambigu·ës, parfois lâches, souvent perdu·es. Ils et elles avancent dans le monde comme des voyageur·ses traversant une tempête de neige, courbé·es contre un vent trop vaste pour eux et elles. Mais chacun·e conserve malgré tout une braise minuscule. Un geste de soin. Une conversation. Une voix dans un téléphone. Une main posée sur un corps fatigué. Une hésitation morale.
Le grand sujet de ces films n’est donc ni la politique, ni le couple, ni même la solitude. C’est la résistance fragile de la sensibilité humaine face aux machines contemporaines : machines économiques chez Jude, machines administratives chez Hamaguchi, machines narratives chez Farhadi.
Et peut-être est-ce cela, aujourd’hui, le rôle le plus précieux du cinéma : non plus raconter des destins exceptionnels, mais préserver la trace de ce qui disparaît lentement en nous. Cette chose très ancienne, presque animale, qui refuse encore de vivre entièrement dans le calcul.

