Critique | Dora de July Jung | Quinzaine des Cinéastes
Dora ne va pas très bien. À vrai dire, ce n’est le cas de personne, mais chez elle, cela se voit plus que les autres. Elle ne parle quasiment pas, elle a des plaques, des ampoules, des boutons de pus sur tout le corps, qu’elle tente de cacher comme elle peut, les yeux toujours dissimulés derrière sa frange. Son père raconte à qui veut l’entendre que c’est à cause de sa maladie, et pour y remédier, il décide de mettre sa fille au vert, dans une maison de campagne en bord de mer. Alors, pendant qu’il travaille sur ses projets d’architecture, Dora s’occupe entre sa propre solitude et ses nouveaux voisins : elle apprend à pêcher, nager, se distraire avec les jumeaux du couple de la maison d’à côté, pour éviter de se jeter dans la vaste étendue de l’océan.
Le chef-d’œuvre inconnu
Dora est un film qui déroute, presque pensé dans une discontinuité des deux premiers films de July Jung (A Girl at my Door en 2014 et About Kim-Sohee en 2022). Jusque-là fortement ancré dans la mise à nue de mécanismes oppressifs propres à la société coréenne, la cinéaste présente ici un huis clos labyrinthique, dans lequel tout est centré autour de son personnage principal, dans un premier temps mutique et observateur, avant de devenir peu à peu un personnage actif. Là où il se cache une continuité de réalisation, c’est dans sa manière de générer une tension à combustion lente : une pleine heure est consacrée aux personnages (surtout Dora et la famille de la campagne), et leur caractérisations à travers des échanges ou situations souvent lunaires (quand Dora surprend les ébats amoureux de l’homme à tout faire en pleine forêt). La séquence du premier repas, qui officie la rencontre entre tous les protagonistes, et surtout avec Dora, et une grande leçon de mise en scène de dialogues entre des personnages qui ne se comprennent pas, jonchés de non-dits et de sous-entendus qui seront compris bien plus tard par Dora, tout comme le spectateur. Tout peut passer subitement en un geste, une main qui découpe un poisson, qui peint un détail, ou un regard porté vers l’être aimé ou détesté.
Le film se pense volontiers rivettien (d’ailleurs, c’est la première collaboration entre la cinéaste et Irina Lubtchansky, cheffe opératrice qui a débuté en étant assistante caméra sur les derniers films du cinéaste français), tramant en son cœur un complot : plus Dora guérit en socialisant avec la famille de la campagne, plus cette dernière se révèle à son mal être. Les enfants jumeaux en ont marre des disputes des parents, la mère a abandonné sa carrière d’actrice de théâtre pour sa famille et à tendance à aimer tout le monde sauf son mari, tandis que le père, en panne d’inspiration pour ses peintures, semble nourrir une fascination morbide pour le corps malade de Dora, qu’il veut concrétiser en un portrait (rejouant par une variation le motif principal de La Belle Noiseuse). Les séances de poses auxquelles Dora se soumet par jeu révèlent bien cette idée de corps regardé et observé : pendant que le peintre portraiture Dora, cette dernière porte son regard sur son épouse en train de jardiner derrière la baie vitrée.
Cette mise en scène du mystère devient d’autant plus forte quand la cinéaste décide de refermer le piège sur Dora. C’est bien là que nous retrouvons tout le génie de mise en scène de July Jung, quand la tension éclate et bouleverse le récit, inversant les rapports de force sur le personnage principal, tout en préservant des pistes sans réponses (ce qu’il se passe avec la grotte sur l’île, exemplairement). En seulement trois films, July Jung confirme sa centralité de sa place dans le cinéma contemporain, en disposant une trilogie quasiment officieuse autour de figures féminines broyées. S’il ne fallait retenir qu’une image, ce serait celle de la sublime scène de la berge près de l’océan que vivent Dora et la mère : fascinées par le nuage pluvieux au loin qui se dirige vers elles, et donc vers nous, avant que la pluie ne s’abatte de plein fouet. Une certaine idée de la grâce avant la tempête.
Dora de July Jung, prochainement au cinéma

