En roue libre

Critique | Virages de Céline Carridroit et Aline Suter | ACID

Par un été étouffant à Genève, sans vacances, coincée dans une manufacture de montres de luxe, fatiguée de la routine, des collègues médisants, de l’aliénation salariale, Johanna choisit de prendre la voie qu’elle aime véritablement : la mécanique brute, celle du cambouis qui salit les ongles vernis, et de la vieille tôle décrépie. Envisageant d’abord de mettre à la casse sa Coccinelle en ruine, elle décide finalement de la réparer pour tenter une course automobile en Belgique. Virages est un de ces rares films libres qui avancent à contre-courant, plein d’énergie et de fraîcheur. Grâce à sa légèreté, son humour et sa spontanéité, le film déroule une pulsion de vie contagieuse. 

Cette femme de presque quarante ans ne demande pas la permission : elle envoie promener les normes, le patron, les obligations. Pas de grand mariage avec sa compagne, pas de reconnaissance artistique ni d’ambitions professionnelles ; elle choisit naturellement d’aller de l’avant en bifurquant. C’est par un petit rien, le hasard des choses, un basculement imperceptible, que souvent la vie déraille. On peut tirer autant de cartes de tarot que l’on veut, il y aura toujours l’inconnu guidant nos pas ; des événements qui arrivent par accident, sans fatalité. On quitte alors le plancher des vaches et la solitude, chantant et riant avec des copains, sans carte pour s’orienter, vers l’infini et au-delà du soleil. Rien n’est figé, à l’image de cette caméra à l’épaule, de cette pellicule débordante de lumière et de couleurs, appuyée par les séquences oniriques de féminité performée sur fond de musique électrisante.

Bien heureusement, le film n’est pas un manifeste, le sujet de la transidentité n’en est pas un. En dehors de toute idée de « représentation », de moteur narratif et donc démonstratif, Céline Carridroit et Aline Suter refusent d’assigner leur personnage féminin en symbole thérapeutique, déjouent les attentes et préfèrent la subtilité, les non-dits (des anecdotes sur son passé, ses faux-seins reluqués, etc.). On n’a pas besoin de voir ni de savoir, mais simplement de comprendre, entre les lignes.

En une traversée joyeuse qui ne se prend pas au sérieux, Virages se détourne des destinations prévues et s’ouvre à l’instable — le tic-tac des montres, alors, disparaît.

Virages de Céline Carridroit et Aline Suter, prochainement au cinéma.