Faire sécession

Critique | La Libertad doble de Lisandro Alonso | Quinzaine des cinéastes

Vous reprendrez bien un peu de liberté ? Oui, un double cette fois-ci ; on n’en a jamais assez, et puis cela fait 25 ans que je m’abstiens : il faut fêter ça ! 

La Liberté a 25 ans, on lui a trouvé un cauchemar

Nous avions laissé Misael en 2001 : est-ce une suite ? un remake ? C’est un double. Il y a quelque chose de duchampien, en effet, dans ce retour de Lisandro Alonso ; un « retard en verre », un retard en images animés : « c’est simplement un moyen d’arriver à ne plus considérer que la chose en question est un tableau [/un film] – en faire un retard dans le tout général possible, pas tant dans les différents sens dans lesquels retard peut être pris, mais plutôt dans leur réunion indécise. “retard” – un retard en verre [/en images animées] comme on dirait un poème en prose ou un crachoir en argent. » Quelque chose qui se double, se répète, et donc se dé-double : ne rien changer ou presque, de telle sorte que tout soit différent ; recommencer, ou plutôt reprendre la suite des gestes répétés de Misael ; les mêmes gestes, le même rythme, et pourtant tout est différent : c’est le « retard », le temps passé s’inscrit encore dans le présent mouvant des toujours nouvelles dispositions du corps de Misael. Ainsi, la première scène de La Libertad doble (2026) est en tout point semblable à celle de La Libertad (2001) : plongé dans la nuit, le visage éclairé par son feu, le ciel noir clignotant de l’orage en fond, Misael mange à pleine main de la viande. Tout est différent : le soleil revenu, c’est la même casquette, le même t-shirt (ou presque), la même hache, la même tronçonneuse, la même gourde, le même chien (ou presque) : le même Misael ? Le jeune homme de 20 ans n’est plus ; l’homme de 45 ans, traits tirés, est-il  encore ce Sisyphe dont l’isolement dans (au sein de) la forêt et les gestes méthodiques signaient comme la coextensivité de l’homme et de la nature ? 

Rien ne semble avoir changé ; et pourtant tout est différent, oui. Un plan de La Libertad exprimait, par exemple (puisqu’en vérité c’était la manière de l’ensemble du film), parfaitement une espèce d’éthique cinématographique et politique chère à Straub et Huillet : « désanthropocentrer son plan ». Plan large, Misael abat un arbre, celui-ci finit par s’effondrer en direction du spectateur, son feuillage faisant comme écran, le corps de Misael s’y noyant, s’y mouvant imperceptiblement, plutôt comme morceaux par morceaux, avec aisance et méthode, la répétition des gestes étant liberté du corps au travail au sein d’une nature elle-même productrice et prodigue : connexion des flux comme dirait l’autre, et machine de machine : l’homme libre n’est pas le maître et possesseur de la nature, mais celui qui s’y noyant, s’y fondant, en fait tout entier sur le même plan (d’immanence ?) se trouve un corps. Robinsonnade si l’on veut : un corps à hauteur de mythe même : paradoxale liberté. C’était ça Misael, 20 ans, et La Libertad en Argentine en 2001. 25 années sont passées nous disions : tout est différent dans La Libertad doble bien que rien ne semble avoir changé, dans un premier temps du moins, dans la vie de Misael. Les mêmes gestes, mais en 2026, tous les cadres se resserrent. C’est la mécanique plus que la liberté, la nature est découpée, et le corps de Misael, son visage, en sont séparés ; les échanges économiques du bûcheron indépendants, anecdotiques en 2001 bien qu’inscrivant son travail dans la société – société plutôt amicale, et qu’il était encore aisé de traverser pour vivre – se fait ici plus directive, sous les traits d’un « ami » dont les manières seraient aussi celles d’un patron…

L’espoir et la liberté semblent s’être échappés de la vie de Misael. Il se retrouve à devoir se charger de sa sœur Micaela, internée dans une clinique psychiatrique qui met la clef sous la porte à cause de coupes budgétaires. La scène de dialogue avec le psychiatre de la clinique est éloquente : murs défraichies, lumière jaune, un couloir serré, et des champs contre-champs sur des visages défaits ; le corps presque nu d’un homme noir sur un banc : la désertion est totale ; et la citation du premier film sur le visage de Misael s’endormant, résonne de toute sa lugubrité quant au constat d’impasse. Alors que s’endormant en 2001, la caméra s’envolait délirante, comme aspirait par la pampa, en 2026 c’est dans le même cauchemar qu’elle demeure…

Et pourtant, Micaela…

Dès qu’elle passe le pas de cette porte quasi carcérale, c’est aussitôt un autre monde qui s’ouvre, un extérieur de paix et de liberté : celles des oiseaux accueillant et d’une steppe boisée. “Mica” observe chaque mouvement du monde, tend l’oreille à tout bruit inaudible, touche les troncs pour y sentir une vie. Aux sens de Micaela, toute chose devient événement : elle avance dans le monde en le redécouvrant entièrement, attentive aux vibrations. D’un arbre l’autre, la main lente et délicate de Micaela se laisse glisser, suivie par le 35mm captant à merveille les rayons lumineux qui traversent doigts et feuillages. 

S’il doit y avoir un espoir possible aujourd’hui, ce serait – peut-être – de faire sécession. D’être l’X délirant de la structure-machine qui nous a rattrapé, ravalé… Rappelée par son frère dans son habitation toute de tôle en pleine forêt, lui mâché, épuisé, maintenant responsable : il doit appliquer l’ordre (médical, et donc social) à la vie de sa sœur, sans conviction, sans rien y comprendre vraiment… éternelle relativité du normal et du pathologique. 

Micaela finit par s’enfoncer dans un espace, par se libérer du temps – symboliquement représenté par une montre trouvée au sol, joyaux précieux, qu’elle finira par laisser derrière elle, à côté du réveil-matin de son frère – ; à bas le temps, et haut les cœurs.

C’est un délire de fuite, une obsession du train qui part sans elle, qu’elle cherchait souvent à atteindre dans ses fugues nocturnes. Elle ne peut se résoudre à l’abandon du monde, à la soustraction de son existence, à l’enclos détourant ses gestes, minutieusement cernée par les doses médicamenteuses et la routine fixe, soi-disant pour son bien. Le mieux alors est d’éternellement bifurquer dans la pampa, à travers champs, le long des rails du chemin de fer abandonné…

Sans sa sœur, son frère perdu : lui aussi, enfin, il s’y remet : fuit à sa suite, se fond, se confond à nouveau avec la nature : dans un dernier plan les feuillages refont écran sur son corps… il court après la liberté qui court, comme s’il avait été doublé par plus puissante que lui : plus vraie. 

La Libertad doble de Lisandro Alonso, prochainement au cinéma.