Éditôt | Festival de Cannes 2026 – Lundi 18 mai
C’est le principe même de l’art : faire décoller le sujet de sa chaise, sa chair, sa subjectivité propre, ses limites. Cette année, le Festival de Cannes a pris la question a bras le corps, non sans quelques dérives problématiques. Dans le monde polarisé de la Croisette, il existe en effet deux sortes de film.
Il y aurait d’un côté les films-monde, les films-prénom, les film-tour opérateur, dont le parti pris serait de faire accéder le public (blanc européen) à une réalité éprouvante, le personnage principal servant de guide touristique. On reconnaît vite ce type de films puisqu’ils se déroulent souvent dans des pays peu présentés à Cannes, leur titre est généralement le prénom de leur protagoniste, il arrive qu’ils soient inspirés de la propre vie de ces cinéastes, et leur découverte n’offre qu’un amer sentiment, celui de voir un cinéma à bout de souffle, alors même qu’ils sont souvent des premiers films. Qu’auront-ils à dire dans un, deux, quatre, vingt films ? Le film le plus agaçant en la matière était Dua, présenté à la Semaine de la Critique, asphyxié par autant de bonnes intentions que de cases à cocher dans l’expérience totale du Kosovo qu’il entend proposer. L’horizon d’une telle forme, ce serait Garance de Jeanne Herry, appartenant à ces fameux « film d’acteur » où tout doit reposer sur l’interprétation de la tête d’affiche, dont l’unique mission serait de bien traiter un sujet. Ici, l’alcoolisme. Garance finira même par le dire à la place de Herry : on s’en fout de la sociologie, de pourquoi on se met à boire à treize ans, de pourquoi on devient comme ça. Ce qui compte, c’est la césarisabilisation de la performance d’Adèle Exarchopoulos, que l’on voie le déni, la souffrance, la gravité, et puis enfin, surtout, la résilience. Et tant pis pour Pauline (Sara Giraudeau), sa compagne, le plus beau personnage du film. Elle se contentera d’une nomination au César du Second Rôle sans doute ?
Et puis il y a ces autres films, plus opaques, dont la quête est aussi vaste que fragile : déplacer quelque chose. Faire l’expérience radicale de l’autre ne consiste pas en la contemplation d’un portrait figé — ce rôle appartient à la peinture. Chez Arthur Harari, le projet est très littéral : que se passe-t-il lorsqu’on se réveille dans le corps de l’autre ? La réponse n’est pas théâtrale, elle a plutôt choisi d’être belle et humble. On n’en parle pas, on a honte, on enquête, on s’enfonce, on cherche, on ne trouve pas. Le silence du film, à peine perturbé par sa mélodie dépressive, laisse la place dont on a besoin pour se poser nous-même les questions que se pose le personnage de Léa Seydoux. C’est trivial parce qu’on n’est pas de la police, et l’angoisse qui monte amène son lot de gestes désespérés. Nous ne verrons sans doute rien d’aussi dérangeant que les spectres qui traversent sereinement L’inconnue : une scène subliminale où Léa Seydoux embrasse son double (enfin « l’inconnue » qui embrasse… qui..?), une séquence horrifique où l’âme de David essaie de faire l’amour à son enveloppe corporelle — et cette grimace infernale, noyée d’échec et de douleur. Le moment où l’on devient tenté par l’abandon.
Il faudrait alors tirer des conclusions des impasses et limites de l’écriture autobiographique. Admettre la difficulté d’un chemin aussi sinueux que celui-ci, afin de lui rendre toute la grandeur dont il est capable. Aujourd’hui autoroute embouteillée, elle force la critique à revenir vers la fiction, presque honteuse de l’avoir délaissée quelques instants. Cette année à Cannes, c’est bien la fiction pure, la fiction la plus simple qui ressort grande gagnante de cette quête d’altérité. Ne l’oublions pas : inventer, c’est déjà se déplacer, se mettre à la place de. Quitte à se tromper — mais alors, nous pourrons toujours en parler.

