L’enfer est pavé de bonnes intentions 

Critique | Fjord de Cristian Mungiu | Compétition Officielle

Film à dispositif éthique, Fjord a cela de réussi qu’il ne cherche pas à opposer deux idéologies que l’on prétend incompatibles, mais à pousser dans ses retranchements ceux qui prêchent la bonne parole qu’ils pensent avoir. En délocalisant son cinéma dans les fjords norvégiens, dont l’isolement en fait une société très communautaire, voire communautariste, Mungiu inverse les perspectives et les forces en place de son propre pays : la famille de catholiques traditionalistes roumano-norvégienne nouvellement installée composée de Mihai (Sebastian Stan) et Lisbet (Renate Reinsve) devient une minorité dans une Norvège qui se veut progressiste, notamment en ce qui concerne le droit des enfants. Alors, quand l’une des adolescentes de cette fratrie de cinq vient à l’école avec des bleus sur le corps, l’alerte est tout de suite donnée à l’Aide à l’Enfance. La garde leur est tout de suite enlevée, incluant le nourrisson encore allaité. Le film suit ainsi la vie et le procès pour récupérer leurs enfants dispersés dans plusieurs familles d’accueil d’une famille dont la foi démonstrative dérange plus que ce que le village n’ose se l’avouer.

En bouleversant les habitudes du spectateur occidental habitué à vivre dans une société dont l’histoire religieuse l’a imprégné de catholicisme, donc ne considérant que très peu cette religion comme désormais minoritaire face à l’athéisme ambiant et la culture de la laïcité républicaine, Mungiu déstabilise plus fortement encore qu’il n’en fait pas des saints. Lorsque Mihai abandonne l’idée de se battre selon les règles de la justice norvégienne qui ne maintient pas une position neutre face à l’Aide à l’enfance, organisme indépendant à qui on donne les pleins pouvoirs (comme le souligne un ami Roumain, ils n’ont pas connu le communisme), il fait intervenir les médias roumains et réveillent les conservateurs les plus férus de son pays, dont certains flirtent avec des partis peu recommandables d’extrême droite . La force du dispositif se tient alors dans la confrontation entre le discours développé par la justice norvégienne sur le progressisme et le care et leur propre capacité à agir en conséquence quand il s’agit d’eux-même : les prêcheurs ont toujours la bonne parole.

La mise en scène repose ainsi principalement sur les intéractions entre le monde des adultes et celui des enfants, bien plus que cette première confrontation idéologique. Alors que les adultes se battent pour savoir ce qu’il faut faire « dans l’intérêt des enfants », qu’ils « écoutent toujours » lorsqu’il est question d’abus, les enfants, eux, vivent leurs émois adolescents et leur émancipation en se frottant les uns aux autres, dans un apprentissage parfois violent (la jalousie d’Elsa face à Noora qui la délaisse pour sa nouvelle voisine), mais toujours en s’échappant du foyer pour se frayer leurs propres voies dans la nuit. Séparer deux âmes qui s’aiment comme un miracle, que ce soit pour des questions religieuses ou par un racisme latent qui force la famille à partir, personne ne se pose la question de si ça va leur causer un traumatisme. Et quand Noora émet l’hypothèse que les bleus de son amie viennent peut-être d’ailleurs, là, on n’écoute plus les enfants. On les oublie même dans un coin de Norvège pendant toute la deuxième partie du film, comme s’ils n’avaient plus besoin d’exister à la caméra.

À corps perdus

Discrètement, le corps devient le lieu où s’exprime un contre-discours, où s’ancre une vérité de la violence que le système judiciaire impose à la famille, en déréglant totalement leur fonctionnement interne. Avant la séparation, alors que Lisbet est tourmentée à l’idée de se voir séparer de son bébé, le nourrisson refuse tout à coup le sein. Et lorsque la mère désire continuer de donner son lait à distance une fois éloignée définitivement de lui, le corps, coupé de sa destination, refuse de continuer de produire. Derrière les corps corsetés de la jurisprudence, qui refuse tout éclat de voix, signe de barbarie intolérable, il y a le soin que leur apporte Lisbet, aide-soignante et maquilleuse de mort dans un EPHAD.

La position du film est alors celle du vieux grand-père en fauteuil roulant, rendu muet par ce qu’on pense être une crise cardiaque, qui impose le silence dans tout ce blabla théorique pour mieux observer les êtres dans ce qu’ils sont vraiment lorsqu’ils cessent d’asséner leurs opinions. Alors qu’il est de dos face à la fenêtre et que Noora se faufile derrière lui pour fouiller dans une boîte à la recherche d’une bêtise, il se retourne alors et lui tend les clés qu’il a récupérées par anticipation des gestes de sa petite fille, qu’il connaît mieux que son propre père dont c’est le métier que de veiller sur les enfants. Le silence est d’or, et s’il manque bien quelque chose à ces êtres sur qui on projette toutes les idéologies du monde des grands, c’est de faire confiance à leur malice et leur capacité de discernement, comme les sujets entiers qu’ils sont déjà malgré leurs parents.

Fjord de Cristian Mungiu, au cinéma le 19 août 2026.