They care about us

Éditôt | Festival de Cannes 2026 – Vendredi 15 mai

Et Soudain, le Festival de Cannes s’envole. La présentation du dernier film de Ryūsuke Hamaguchi en Compétition rallie à peu près toute notre frange de la cinéphilie. Enfin un film à la hauteur !? Il ne faut pas oublier que le cinéaste japonais n’a pas convaincu immédiatement la rédaction : Asako I & II (2018), Drive My Car (2021) et Contes du hasard et autres fantaisies (2022) ont pu décevoir. Aujourd’hui, Hamaguchi est unanimement reconnu pour son art à l’international (il a remporté le Prix du scénario pour Drive My Car puis l’Oscar du film étranger dans la foulée), et on découvre Soudain dans ces conditions, optimales donc, justement au moment où sa forme parvient à se déployer dans toutes ses possibilités. Porté par la douceur du jeu de Virginie Efira, le film entérine également l’identification du cinéaste à l’idée de « care » (soin en anglais), qu’elle se retrouve dans le propos de ses films ou dans les dispositifs qui les permettent. Que déduire de cette portée aux nues ?

Tout d’abord, qu’elle n’est pas un acte isolé. À mesure que le réalisateur s’impose comme l’incarnation de cette idée du cinéma, il le fait au détriment d’autres films tout aussi passionnants, de cinéastes qui n’atteindront sans doute jamais le public mondialisé. Cette année, une trilogie secrète complétée par Silent Friend d’Ildikó Enyedi (sorti en France le 1er avril) et L’Illusion de Yakushima de Naomi Kawase (prévu pour le 17 juin), implanteront définitivement ce motif comme l’un des plus productifs du cinéma contemporain, à la fois sur les plans cinématographique et politique. C’est un hasard (ou peut-être que notre cinéma est plus apte à financer de tels films ?), mais une grande actrice francophone traverse chacun de ces films : Virginie Efira chez Hamaguchi, Léa Seydoux chez Enyedi, Vicky Krieps chez Kawase. La beauté de ces œuvres réside dans la manière de chacun d’inventer sa propre politique esthétique du care. Si Hamaguchi tend au vertige avec sa démonstration socio-politico-philosophique sur un tableau immédiatement éprouvé par ses deux personnages féminins, Enyedi réunit les âmes seules à travers le temps, tandis que Kawase articule différentes époques de la vie de son personnage sans négliger la dimension culturelle de ses écarts, entre la France et le Japon notamment.

Une question se pose alors : le motif du care est-il un sujet fondamentalement nordiste ? Nous nous souvenons des propos de Thierry Frémaux en conférence de presse, qui voyait une rupture entre Nords et Suds quant aux thématiques abordées dans les films reçus, avec « des problèmes du Sud et des problèmes du Nord ». Il faut voir par-delà cette (nouvelle) frontière. Le vieillissement et la prise en charge des aîné·es (qui traversent aussi La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet) ne sont pas des problèmes du nord, ils concernent tout le monde. Comment meurt-on en Afrique centrale ? Comment gère-t-on la vieillesse au Brésil ou aux Philippines ? Voilà les questions auxquelles nous devrions être confronté·es. De la même manière, les « problèmes du Sud » concernent tout le monde, surtout les habitant·es du Nord, loin d’être innocent·es dans les guerres actuelles et autres formes contemporaines de colonialisme. Un festival international de cinéma vaut mieux que ça, et nous devons rêver de films transversaux portés par des acteurices du monde entier. Il existe d’immenses actrices nigérianes, équatoriennes, pakistanaises, thaïlandaises… et nous ne les connaissons pas encore. Il est du devoir d’un grand festival de les inviter à la fête avec le même enthousiasme.