Vers la tendresse

Critique | Soudain de Ryūsuke Hamaguchi | Compétition

Soudainement, elles se sont rencontrées ; à la bonne heure ! – toutes les berceuses lèguent leurs échos joyeux. Toutes les prières s’exaucent le moment venu. Les choses restent et surviennent constamment.

Il y a longtemps que je t’aime
jamais je ne t’oublierai

L’« humanitude », tout droit tiré de l’utilisation philosophique du généticien Albert Jacquard qu’il définit comme étant « les cadeaux que les hommes se sont faits les uns aux autres depuis qu’ils ont conscience d’être, et qu’ils peuvent se faire encore sans limites », est la méthode apportée par Marie-Lou (Virginie Efira), directrice d’EHPAD, à son équipe. Dans cette réappropriation du terme qu’il donne à son personnage, Hamaguchi détourne un peu la candeur de Jacquard en la sociologisant implicitement. Marie-Lou est une directrice qui se souhaite moderne, Cool, In, New Age ; elle est de son temps, toujours en chemise bleu ciel, elle parle aussi bien l’anglais que le japonais, vit en banlieue proche, le Grand Paris. Auprès de l’ARS (Agence Régionale de Santé), elle défend l’idée que « la sécurité par le risque » est la meilleure manière d’offrir une nouvelle autonomie à ses résident·es. Par ailleurs, elle « évite de mettre trop d’affect dans le travail » mais « n’est pas dérangée de mêler travail et vie privée ». Elle a des lieux communs propres à notre monde, propres à sa condition. Elle n’hésite pas à motiver ses troupes façon manageuse d’entreprise, néolibérale, vantant une sorte de thinking out of the box, ce qui peut tendre quelques aides-soignantes et infirmières de son service. Bien que tout ça ne soit ni frontal, ni jugé, ni moqué grossièrement, ni méprisé ou adoubé, Marie-Lou est au travail le cliché de sa classe (qui au souvenir du Mal n’existe pas, et de sa manière magnifiquement juste de disposer les parts sociales de ses personnages selon leurs âges, leurs cadres géographiques d’habitat, leurs cultures, leurs professions, semble aller de soi dans le cinéma d’Hamaguchi) ; quand, soudain, Mari (Tao Okamoto) entre dans son champ.

À la claire fontaine
m’en allant promener
j’ai trouvé l’eau si belle
que je m’y suis baigné

D’une longue nuit de discussion, Marie-Lou écoutera les idées de Mari sur le monde capitaliste contemporain ; elles échangeront sur le sujet, y verront les conséquences nocives à l’humain, ses dommages directs ou indirects, supposés ou effectifs. Ensemble, elles prennent le plaisir de la discussion politico-philosophique, non pas comme un moyen de révolte, mais comme un moyen de joie, de lien conceptuel, psychique et intellectuel – leur classe est claire. Ensemble, elles vont mettre en place l’art qui fait du bien : le théâtre comme espace d’épanouissement personnel, lieu proprement cathartique. Ou peut-être, malgré lui, le théâtre tragi-comique du capitalisme ; celui de l’intime, qui nous assiège jusque là. Par l’humanitude, l’on apprend à toquer à la porte des résident·es comme les trois coups de théâtre – façon d’entrer en scène précisément. Et quand Marie et Mari discutent le temps d’une nuit jusque dans le réfectoire de la maison de retraite, la porte d’entrée de ce dernier a, aux deux côtés de sa porte, les rideaux rouges ouverts, cachant encore les pendrillons. Ensemble, elles sont sorties de la box et des coulisses du monde, foulant alors les planches d’une belle histoire. Ensemble, elles s’émancipent physiquement, socialement et philosophiquement, quels qu’en soient les moyens, quel qu’en soit le ridicule ; et de la tête aux pieds. Actons que prendre soin et s’occuper pieusement des autres, aimer son prochain – et même par des entours pathétiques (bien que mignons) de développement personnel – reste vertueux. Certaines fins valent mieux que leurs moyens.

Nuits blanches

Durant cette nuit de pleine lune, la première, courant juin, errent donc les deux promeneuses solitaires. Elle s’éternise et les deux femmes échangent autour de leurs domaines d’expertise, la première est portée sur l’anthropologie (notamment son lien entre capitalisme et démographie), la seconde sur la philosophie. Tour à tour, elles professent (littéralement) leurs connaissances précises en se prolongeant l’une l’autre ; ce sont deux âmes sœurs (littéralement) avec un souffle commun, des prénoms mariaux, une sororité accouchée du hasard et autres fantaisies de la pensée. La contingence devient alors le leitmotiv du film rendu équivoque et dépourvu d’un discours figé, péremptoire et opaque. Le titre illustre cette fulgurante contingence, ce qui est soudain surprend, déroute, dévie. Sa nature même est multiple.

La nuit est blanche, elle éclaircit l’obscurité – jolie confusion poétique illustrée par la patiente qui « bipe » Marie-Lou au beau milieu de la nuit. Les deux femmes viennent à son chevet, puis échangent sur les causes de ce réveil (les draps n’étaient pas mouillés, l’incontinence n’est donc pas la solution de la contingence) ; c’est sans doute la lune vague qui a troublé les sens de la vieille femme. Comment distinguer le jour de la nuit ? La grande intelligence du film luit dans les réponses de Marie-Lou « peut-être », « je ne sais pas » ; après tout, le prolongement du peut-être demeure l’espoir. Une autre nuit à errer, mais elles ne se connaissent toujours pas, rapporte Mari. C’est bien connu, chaque rencontre précieuse couvre en elle la crainte existentielle de sombrer dans l’oubli, de s’oublier, de futiliser. Une nuit au Japon perdure jusqu’au soleil levant et sa lumière particulière se reflétera sur les deux femmes. La nuit blanche est aussi celle de la lumière du matin qui vient glisser sur les visages de ses enfants. Comme réponse à la fatalité, une caresse, et un horizon : celui de la tendresse.

Sous les feuilles d’un chêne
Je me suis fait sécher
Sur la plus haute branche
Un rossignol chantait

Deux corps errants, vaguant, stagnant ici ou là, France ou Japon. Voyages des pensées, discussions hypnotiques ; ensemble les deux femmes s’orientent pas à pas, pied à pied, dans une bulle de survie, une bulle sous cellophane de sur-cadrages (murs de l’EHPAD, rameaux droits, scènes théâtrales), hors du monde, apaisées et vivantes. Elles sont assemblées, chevillées now/here ; maintenant, ici, nulle part. Dehors, sur les quais, elles papotent jusqu’à être coupées par une fiente de pigeon qui les touchera l’une et l’autre en un éclat de merde, puis de rire. Tout coexiste. Leur monde des idées, par la parole, est stoppé net par la matière, l’excrétion grise et blanchâtre du plus commun risque extérieur et francilien. Elles s’essuient puis s’ensuit une étreinte. De leur bulle divagante survient la fusion. Pour un instant, elles ne font qu’un. Aussi, vers la fin du film, d’un champ-contre-champ et en un double regard caméra, face à nous mais entre elles, encore la bulle perdure. Le cadre est le leur, inséparables jusqu’à la mort.

Chante, rossignol, chante
Toi qui as le cœur gai
Tu as le cœur à rire
Moi, je l’ai à pleurer

Se décentraliser du monde et de nos vies, pour se centrer sur nos instants éphémères, nos rencontres, nos ami·es, nos collisions magnifiques de vivant·es. Dans l’ogre capitaliste, et c’est Marie qui le dit, l’absence de sommeil est un dommage. Au sein de ce monde, nos corps sont les premières victimes. Il n’y a pas d’insomnie décorrélée de sa société, et la nuit blanche n’est pas que romantique. Elle est une violence, une violence pour le corps. Revenir à la racine (presque littéralement), les pieds, c’est le moyen que Mari propose pour trouver enfin le calme, puisque le massage des pieds touche tout l’organisme, des poumons au cœur. Alors « si vous voyez des pieds disponibles, massez-les » ; il faut y aller, lever la jambe ; et tant pis pour le ridicule, et tant pis pour les pieds sales – seul l’apaisement compte. Car à la fin, ce ne sont plus les fientes qui passent dans l’air, non, ce sont les cendres elles aussi grises blanchâtres, mais sans éclats.

Babel langueur

Chaque personne a conscience de ses propres fragilités (un cancer en phase terminale pour Mari, un burn-out en devenir pour Marie-Lou) et les conjure par la parole. Parole déclinée, qui divague, précise, unit toujours – corps et paroles. Marie-Lou assiste à une mise en scène de Mari au Théâtre 13 avec Gorô (Kyōzō Nagatsuka) en protagoniste, par ailleurs grand-père de Tomoki, joué par Kodak Kurosaki, celui qui forcera le hasard, lors d’un travelling depuis un tramway (à l’intérieur) vers l’extérieur (la course effrénée et périlleuse le long des rails). Sur ce lien constant entre le dedans et le dehors repose toute la dialectique du film, sur les plans théorique et pratique. À l’issue de cette représentation – adaptation de Franco Basaglia, fondateur de la psychiatrie démocratique – s’opère un échange entre public et artistes. D’abord des questions en français, puis l’expression du bouleversement de Marie-Lou… en japonais ! L’enjeu est de taille, pour connecter, on va sur le terrain linguistique de l’autre, on accueille son monde en utilisant sa langue. « En français ! » assène une spectatrice aigrie lors de la réponse de Mari en japonais. Ryūsuke Hamaguchi et Léa Le Dimna (co-scénariste) s’inscrivent eux-mêmes dans l’écriture d’une langue commune où prime l’attention aux sons ; la justesse de l’écriture et son ton passe alors par une écoute rigoureuse des modulations vocales. Le son avant le sens, as Rohmer intended

Tarkovski disait que la poésie ne pouvait pas être traduite, et ici, traduire serait trahir une proximité révélée, Gorô entérine le mystère : « c’était quelque chose d’important ». La langue n’est pas un lieu où se jouent les rapports de pouvoir, au contraire, toute possibilité d’une tension relative à cela est déjouée, l’une parle la langue de l’autre et vice-versa. Dans la deuxième partie du film, on entendra plus souvent Virginie Efira dans sa langue natale, et Tao Okamoto dans la sienne. Ce qui compte, c’est de se comprendre, de s’écouter. Prendre son pied. Parler est secondaire. Se taire, tertiaire. Soudain apparaît donc comme un prolongement évident de Drive my car et de son entremêlement des langues qui défie Babel : les langues ne sont pas une punition divine, au contraire, elles sont la possibilité d’une excroissance poétique. Marie-Lou est riche de Mari, deux âmes sœurs fatalement linguistiques. Ave Maria. Maintenant et à l’heure de notre mort.

Soudain de Ryūsuke Hamaguchi, le 12 août 2026 au cinéma