Critique | John Lennon – The Last Interview de Steven Soderbergh | Séance spéciale
L’annonce du recours à l’IA par Steven Soderbergh pour la réalisation de son dernier film a suscité de très nombreuses réactions indignées, ces personnes critiquant le procédé sans avoir vu le film ni une idée claire de la nature de l’utilisation de ce nouvel outil, alors même que le réalisateur n’a eu de cesse de démontrer au cours de sa carrière son grand intérêt pour toutes formes de nouvelles technologies ainsi que leur intégration directe dans la fabrique des films. Le problème de John Lennon – The Last Interview, c’est de justement donner raison aux hyènes numériques : ce documentaire est bien une insulte à la liste d’innovations dont Soderbergh était jusqu’alors le nom (filmer au numérique, à l’I Phone, maîtriser l’ensemble de la chaîne de création…). C’est aussi une honte pour John Lennon et son héritage musical particulièrement riche au cinéma (la série de Peter Jackson notamment). Pareil pour le message qu’il souhaite partager avec le monde, visiblement systématiquement torpillé par le réalisateur : à la fin de sa carrière Lennon enregistre de la musique avec son épouse Yoko Ono, l’interview au cœur du film, la dernière qu’il donnera avant d’être assassinée, porte sur l’album Double Fantasy, signé conjointement… contrairement au nom du documentaire.
Le documentaire de Soderbergh réunit les trois journalistes ayant réalisé l’entretien avec John Lennon et Yoko Ono, la seule qu’ils souhaitaient donner pour la promotion de leur nouveau projet musical, devenue mythique en raison de l’assassinat de Lennon survenu à peine quelques heures plus tard. On cherche d’abord de l’intérêt au film dans la matière journalistique investie : l’interview sert de fil conducteur, elle semble diffusée dans son intégralité, entrecoupée par quelques commentaires des auteurs et musiques mentionnées au cours de leur discussion. À l’image, cela se gâte beaucoup plus vite : l’intelligence artificielle offre un festival d’images cauchemardesques n’ayant d’autre intérêt que la plus bête illustration. Quand John Lennon dit que nous ne sommes plus des hommes de Cro-Magnon, surgissent dans le plan deux hommes préhistoriques. Et cela, pour quasiment chaque mot de l’interview. Au-delà de la banalité du procédé et d’une forme bien plus appropriée pour YouTube (Soderbergh serait-il fan de Seb ?), le film évacue toute tentative d’approche sensible de l’état d’esprit du couple star. Il serait alors tentant de voir un certain propos sous-jacent dans la multiplication jusqu’au vertige d’images d’archives, rappelant que John Lennon a été l’une des premières célébrités à atteindre une telle célébrité. C’est maigre, vu et théorisé ailleurs — en mieux.
John Lennon – The Last Interview de Steven Soderbergh, prochainement au cinéma

