Un œil s’ajoute

Critique | Irish Travellers d’Alexander Murphy | Semaine de la Critique

La porte ouverte du mobil-home laisse un petit espace de captation, trace un accès, démure l’intimité d’une famille de douze qui, le temps du film, accompagnée d’Alexander Murphy, sera de treize. Dix enfants, deux parents et l’œil d’une caméra (le cinéaste derrière n’interagit pas, ne parle pas, ne se montre pas). La vie des O’Reilly, famille de travellers (gens du voyage irlandais), entrebâillée, s’agite dans un espace restreint qu’une petite route avoisine. Tout comme une famille de presque vingt, leurs chiens et leurs chevaux partagent ce petit bout de terrain qui, faute de salubrité, mobil-home vieillissant, doit changer. Nous observons Pa et Lisa, les deux parents, questionner l’obligatoire déménagement, visiter de nouveaux mobil-homes, rafistoler l’actuel avec l’aide de leurs enfants, appeler le réparateur du générateur électrique qui n’en démord pas : « si le modèle est chinois, ça ne sert à rien de s’obstiner : il faut le changer ». Et néanmoins, par tous ces mouvements, tous ces ennuis, le rythme de cette famille nombreuse reste calme, dictant ainsi l’apaisant ton d’Irish Travellers.

Un chapitrage donne un semblant d’organisation, mais c’est bien l’ordinaire dans sa désorganisation qui intéresse Alexander Murphy ; des bouts de vie, rien que des bouts de vie qui d’une séquence à l’autre, et quelque-soit l’atmosphère de la situation (triste pour le procès ; routinière pour le passage au supermarché ; drôle pour les fêtes religieuses qui coupent les bouts de cheveux), roulent de simplicité. Cette « culture travellers » que Pa chérit nous est montrée de l’intérieur, et indirectement, avec pudeur. La caméra prend parfois le rôle de photographe, devant une famille qui pose, bien installée devant le mobil-home. Parfois aussi les enfants la regardent, comme ils regarderaient leur frère, leur sœur ou quiconque d’autre de familier. Parfois encore, un enfant lui montre son trophée, au premier plan, flou, surchargeant le cadre. La caméra se trouve des leurs, partout, laissant par là fuiter toute possible intimité.

Une flûte entre les mains d’un des enfants, et tout le monde devient public de la mélopée moins douce que désagréable. Souvent les enfants les plus petits, les moins lourds, grimpent sur leur père, physique imposant qui semble un roc, à la façon des alpinistes qui prennent les prises comme des épaules. Il faut trouver sa place dans la petitesse du cadre, quitte à superposer des corps à l’autre, le père, figure centrale aussi délicate que taiseuse. Un mobil-home pour douze (ou treize), c’est forcément quelques mètres en moins, alors il faut sortir. Dehors, en calèche ou à pieds dans la nuit, accompagné des chiens, c’est un perpétuel vagabondage ; l’errance des vies qui portent bien leur nom : travellers. Pour compenser l’ennui, deux enfants guettant une route depuis une hauteur suffisante à la perception des automobiles telles ces petites voitures en jouets que l’on fait rouler sur les carrelages. Ils observent patiemment la vie qui passe et ces moteurs qui grognent. Pour s’amuser, l’un choisit les voitures noires, l’autre aura les blanches : le premier qui en verra dix de sa couleur passer sera vainqueur. Vainqueur de rien, si ce n’est de l’instant. Instant suspendu pour nous aussi, puisque la route est visible entre leurs dos assis – nous sommes tentés de jouer. Nous comptons les voitures. De par la caméra, treizième personne de la famille, nous sommes aussi des leurs. À la fin de cette séquence, l’un des deux se lève, s’approche de nous, et éteint l’objectif, rendant l’écran noir, glissant rideaux sur notre voyeurisme. Notre œil ajouté a fait son temps : il faut laisser le voyage familial continuer hors du film.

Irish Travellers d’Alexander Murphy, prochainement au cinéma