Beaucoup de phobies

Critique | Full Phil de Quentin Dupieux | Séance de minuit

Parmi les nombreux paradoxes qui traversent le cinéma de Quentin Dupieux, Full Phil en déploie un d’une manière particulièrement éloquente. Le cinéaste a évoqué à plusieurs reprises son refus de « sur-analyser » son cinéma, argument facile pour rejeter toute critique, doublé d’un regard populiste sur de supposées élites intellectuelles qui regarderaient les films autrement que le commun des mortels jusqu’à leur faire dire des choses que l’auteur n’aurait jamais osé penser. Dans son dernier film présenté en Séance de Minuit à Cannes, Dupieux met en scène le séjour à Paris d’un père et sa fille, Philip Doom et Madeleine (Woody Harrelson et Kristen Stewart), rudement mis à l’épreuve par le personnel de l’hôtel, les manifestations dehors et un vieux film d’horreur des années 1950. L’essentiel du conflit entre les deux personnages est envenimé par différents quiproquos, le principal concernant le comportement de Phil jugé dangereux par une employée (Charlotte Le Bon), qui décidera de les suivre partout. Mais à mesure que le dialogue semble définitivement rompu (entre les hommes et les femmes ? première perspective douteuse), le ventre du père gonfle tandis que c’est Madeleine qui s’empiffre avec sa main pour cuillère. Elle se met alors à jeter de la nourriture sur son père en signe de rage et de rejet, et puis une sorte de flash-back la présente alors enfant sur une plage, son père revenant une glace à la main, au ralenti, avant de tomber par mégarde et projeter par inadvertance la gourmandise sur sa fille. Finalement, le langage ne serait pas le problème : la psychanalyse, le vécu, le trauma, le montage pourraient rassembler des idées, leur donner corps et généalogie. Des explications ?

Le dehors ou les femmes : qui lui fait le plus peur ?

Le motif de la claustrophobie ou de l’agoraphobie traverse de part en part le quinzième film du réalisateur français. Il y aurait comme une tentation, immédiatement suivie d’un rejet, de faire rentrer l’extérieur dans son cinéma. C’est une idée qui commençait déjà à poindre dans le final de Yannick, mais qui atteint ici de nouveaux sommets : lorsque Phil sort fumer devant l’hôtel, il assiste à une manifestation particulièrement violente où l’on voit des policiers se faire passer à tabac par des sortes de blacks blocs, dont on apprend au générique que l’un est joué par Quenard (l’absurde a bon dos : le comique de situation est précaire et le casting douteux). Quand il se rend au restaurant en taxi, un autre manifestant l’oblige à refermer sa fenêtre, l’air de dire qu’il n’y a rien à voir ou à faire en dehors du monde fabriqué par Dupieux. Plus généralement, le film se passe exclusivement dans des espaces clos, c’est-à-dire en capacité d’être contrôlés par le cinéaste. Cette porte d’entrée vers l’absurde qui caractérise le cinéma comique de Quentin Dupieux dans le cinéma français pose de nombreux problèmes, qui remettent en question sa capacité à interroger le monde lorsque celui-ci cherche à ce point à s’en couper, en le faisant quand même surgir dans son œuvre, mais cette fois à l’état de symboles. D’où le fait qu’il ne veuille pas les analyser ?

Enfin, le grand sujet soumis à la maltraitance au cours du film concerne encore une fois les femmes en tant que figure indifférenciée. Entre la manière abondante dont Stewart se nourrit avec les mains et le « radar » à hommes problématiques dont semble dotée l’employée d’hôtel (à laquelle le film fait la leçon en le faisant dérailler… douteux), on se demande bien ce qu’il ne faudrait pas analyser dans la mise en scène de ces personnages féminins. Alors s’il n’y a rien à en penser, autant faire comme Madeleine et regarder de vieux films sur un lecteur DVD démodé : nous y verrons alors un monstre poursuivre une femme (Emma MacKey), la rattraper, lui arracher la tête et la manger. D’un air désabusé, nous éteindrons le téléviseur, le regard s’enfuyant par la fenêtre. Et c’est à cet instant précis que surviendra le grand drame : nous ne ferons plus la différence entre cinéma et réalité.

Full Phil de Quentin Dupieux, prochainement au cinéma