Critique | La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet | Compétition
Compte avec moi.
Jusqu’à dix ?
Trop scolaire, évident.
Onze alors ?
D’accord, ou alors jusqu’à l’infini.
Qui peut arrêter Gabrielle ? Qui peut arrêter Léa Drucker ? Il faut commencer par décrire l’ampleur et l’intensité qui ont refaçonné l’actrice française depuis quelques années : le film commence par une courte scène où on la voit prendre du plaisir au lit (avec qui, nous ne le savons pas). On pense bien sûr à la manière dont Catherine Breillat la filmait dans L’été dernier, avant de retrouver des réminiscences de ses personnages dans L’Intérêt d’Adam de Laura Wandel, Dossier 137 de Dominik Moll ou Le Tableau volé de Pascal Bonitzer, des rôles aussi différents que convergents pour façonner sa persona de femme forte, mais surtout, auto-déterminée, capable d’endosser de lourdes responsabilités. D’une certaine manière, le projet de Charline Bourgeois-Tacquet dans ce film serait de faire le portrait définitif de l’image que l’on se fait de Léa Drucker, en usant d’effets de dilatations et de condensations (le film dure 1h38 et se découpe en 11 segments).
Gabrielle ne s’arrête jamais d’agir, faire, décider, affirmer : elle règle un dossier relatif à sa mère atteinte d’Alzheimer dans la voiture avant d’aller opérer au bloc chirurgical, donne des indications à tout le service en s’habillant… La force de Gabrielle, c’est de continuer à endosser : elle accepte d’être observée par une écrivaine (Mélanie Thierry), de devenir la tutrice légale de sa mère alors que sa sœur semble disposer de plus de temps qu’elle, d’être un modèle pour son neveu… Gabrielle a choisi l’intensité de son mode de vie, à l’image d’absolument tous les paramètres qui la composent (son souhait de ne pas vouloir d’enfant, de reprendre un appartement seule quand elle décrète que ceux de son mari ne lui laissent plus assez de place, etc). Un soir, dans un trajet en voiture mouvementé, elle reproche à son mari (Charles Berling) de ne pas passer la cinquième, de ne pas entendre le moteur rugir, elle le supplie de changer de vitesse, la sienne. La vie de Gabrielle, et c’est ce qu’elle apprend au cours des quelques mois où on la suit, n’est qu’affaire de vitesse et subjectivité. Traversée par de nombreux départs (professionnels, décès, déménagements…), une naissance et une rencontre bouleversante, Gabrielle va souvent trop vite pour son entourage, mais elle a choisi de vivre ainsi. Qui doit s’adapter ?
Gabrielle en 11 chapitres
Sa rencontre avec la romancière et la relation adultère qui en découle ne bouleverseront pas tellement son mode de vie : cette femme la décontenance, certes, mais elle garde la tête froide. Dans le cinquième chapitre, lorsqu’elle la suit dans un ballet au milieu d’un appartement haussmanien, Bourgeois-Tacquet filme l’éveil érotique silencieux entre ces deux femmes, qui explose tout autour d’elle par la volupté des gestes de la troupe, en se réduisant au minimalisme d’un geste. Deux mains qui se frôlent, la possibilité d’une vie nouvelle ailleurs, et puis le retour à la raison : non. La plus belle scène du film montre Gabrielle et Frida à la montagne, toutes deux torses nus, de dos, regardant la rivière. La réalisatrice place le point sur la nuque et la tête de Gabrielle, renvoyant l’eau qui coule à un flux bleu-vert-Van Gogh-violet-rose-Monet. Même fixée en un point précis de l’espace, Gabrielle continue d’être en mouvement, c’est le mouvement qui la rend heureuse, vivante.
La relation maritale entre Henri et Gabrielle témoigne d’ailleurs d’une tension déjà à l’œuvre dans les filmographies respectives de Drucker et Bourgeois-Tacquet (leur rencontre semble d’un coup évidente) : lors d’un moment familial douloureux, Henri surprend dans le téléphone de Gabrielle une photo de Frida nue, Gabrielle renvoie la faute sur les technologies, mais Gabrielle restera avec Henri, parce que sa force tranquille, c’est d’être finalement comme elle, c’est-à-dire autonome, un moteur en circuit fermé. Ils finiront par rencontrer Frida par hasard, qui a alors refait sa vie avec une autre femme. Au cours du dîner, lorsqu’elles se retrouveront seules, Gabrielle dira à Frida à propos de leur brève relation « j’y pense tous les jours », elle qui a dit non, elle qui restera avec son mari, elle qui verra peut-être l’un des amours de sa vie s’en aller dans les bras d’une autre. Le souvenir de la campagne est parti.
C’est toute la beauté du film de Charline Bourgeois-Tacquet que de montrer une femme qui a choisi la voie de l’empouvoirement devenir victime de sa propre témérité, et accepter son propre sort, la tête haute. Il y a forcément quelque chose de l’ordre du fantasme bourgeois qui se joue ici (maintenir l’ordre social après la découverte d’un mensonge impardonnable, c’était déjà le projet de Catherine Breillat), mais le film le documente avec une grande précision, en fait justement l’un des sujets qui traverse la complexité de Gabrielle. Les Amours d’Anaïs sentait bon l’été amoureux et insouciant, dans lequel Anaïs encore étudiante laissait tomber le réel au profit de la fiction. La Vie d’une femme est une variation rohmérienne du même motif, un amour mussétien devenu rilkien à la rencontre du tourbillons des feuilles jaunes de l’automne, un film cette fois placé du point de vue de la femme de pouvoir (Drucker prenant la place de Bruni-Tedesci), mais où perdure le choc du fantasme à l’insoutenable réalité. Gabrielle a rencontré Frida, nous l’avons entendue dire Non, puis ensemble nous avons crié Encore. À la suite de son Colloque sentimental, Gabrielle s’efface dans la nuit de Turin. Elle ne s’arrête toujours pas, mais elle n’est plus tout à fait la même.
« Il n’est pas seulement précieux que deux êtres se reconnaissent, il est essentiel qu’ils se rencontrent au bon moment et célèbrent ensemble de profondes et silencieuses fêtes qui les soudent dans leurs désirs pour qu’ils soient unis face aux orages. […]
Avant que deux êtres aient le droit d’être malheureux ensemble, il leur faut avoir connu la félicité ensemble et avoir en commun un souvenir sacré qui maintienne un même sourire sur leurs lèvres et une même nostalgie dans leurs âmes. »
Lettres à Lou Andreas-Salomé, Rainer Maria Rilke
La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet, le 9 septembre 2025 au cinéma

