Critique | Moulin de László Nemes | Compétition
Face à Moulin, est-ce de Gilles Lellouche ou de László Nemes qu’il faut se méfier ? Le choix de casting pour l’incarnation du célèbre résistant français a suscité son lot de réflexions, et, il faut le dire, de désir : l’acteur traîne depuis quelques années maintenant une inexplicable sympathie, systématiquement dirigée vers ses interprétations plutôt que ses personnages ou les films dans lesquels ils évoluent (par exemple Daaaaaalí !, Leurs enfants après eux, La Vénus électrique, et même, soyons déraisonnables, Le Crime du 3e étage…). Moulin arrive donc à cette étape de sa carrière où tout lui semblait devenu possible, cabotin comme Tchao Pantin. Si l’incarnation de Jean Moulin est plutôt convaincante (ou du moins, sans fausse note), deux loups sommeillent en Lellouche se partagent ses grimaces. Il y aurait d’une part, un Lellouche à contre-emploi façonné par Nemes, celui d’une première partie impassible portée par les codes de la discrétion de la résistance (on n’est pas loin du film d’espionnage, L’Armée des ombres (Jean-Pierre Melville, 1969) plane au-dessus et plombe les aspirations de ce segment), sa retenue étant érigée en performance paradoxalement démonstrative. Et puis il y aurait dans la seconde partie du film le retour en force du Lellouche fan de Robert de Niro, grimacier et cabossé, reprenant le dessus dans l’un des plans les plus stupéfiants du film, lorsque Klaus Barbie lui tire les traits du visage pour lui ouvrir les yeux et le faire témoin (se rendre complice) de la mise à mort de camarades résistants. Quand le film transite ainsi vers le film de torture, le visage de Lellouche accumule les couches de maquillage (coups, blessures, sang séché…), et c’est donc au moment où son interprétation perd en originalité (on l’a vu jouer (autrement, certes) cette intensité dans Bac Nord de Cédric Jimenez par exemple) qu’on le retrouve le plus à l’aise, fort, dans son élément. Et qu’il est donc le plus crédible.
Brassent les images
László Nemes est en grande partie responsable de ce sentiment contradictoire. D’une certaine manière, le scénario qu’il propose se découvre comme un parcours balisé d’idées admises sur l’époque et le personnage qu’il décide de suivre. Nous avions déjà cette idée-là de la manière dont œuvre Jacques Martel (son nom de couverture) à réunifier la Résistance sous l’énigmatique nom de « Max », en inventant des personnages et travaillant à leur donner corps et matière ; nous connaissons par cœur ces images de solitude partagée au cachot, le détenu se demandant s’il peut faire confiance à son voisin ; nous savons à quoi ressembleront les séquences d’interrogatoire et de torture face à Klaus Barbie (Lars Eidinger). Pire, nous étions déjà en mesure de prédire la colorimétrie limitée de ce type de reconstitution, qui semble n’apporter aucune idée neuve à l’épisode raconté, déjà vue ailleurs, dans les grands films du genre. Alors qu’est-ce-qui intéresse Nemes ? La chute (quel sublime plan d’ouverture !), et puis Lellouche, Moulin, chapeau sur la tête, qui depuis les Enfers lève encore le regard vers une source de lumière — mais même ici, on pense à l’ouverture systématique des plans vers un extérieur impossible dans Une vie cachée (Terrence Malick, 2019)…
Au final, le film joue le jeu du grand héroïsme et se place du côté de la légende plutôt que de la réalité, en se concentrant strictement sur les tranches les plus cinégéniques de la vie de résistant. Un véritable contrepoint au genre aurait par exemple préféré le Moulin en activité à sa chute. Sentiment d’ailleurs renforcé par la pauvreté des décors (Lyon, ville labyrinthique : c’est original) et la médiocrité du reste du casting, Louise Bourgoin et Félix Lefebvre en tête, victimes de dialogues peu aidants. Il reste alors la rencontre qui ne vient jamais entre Moulin et Barbie, qui patine au cours de scènes rêvées puissantes, mais qui en réalité se regardent un peu trop agir : Barbie teste le mensonge de Jacques Martel se déclarant décorateur d’intérieur, Barbie révèle son fond résistant en assassinant des camarades tout en le laissant seul chanter la Marseillaise, Barbie hurle comme un vilain nazi sur l’un des torturés…
On a compris.
Moulin de László Nemes, le 28 octobre au cinéma

