Les jours nous sont contés

Critique | Le Journal d’une femme de chambre de Radu Jude | Quinzaine des cinéastes

Radu Jude nous a toujours parlé de la Roumanie comme d’une contrée de légendes — des grandes mythologies pennsylvaniennes au communisme idéologique hérité de la guerre froide. Avec Journal d’une femme de chambre, pour la première fois, il place son décor dans un ailleurs, la France bordelaise des riches de gauche, ce qui lui permet de penser le folklore non pas de son pays mais du classisme universel. En adaptant le fameux roman d’Octave Mirbeau comme il a pu relire le conte de Dracula l’année dernière, une nouvelle trajectoire de l’œuvre de Jude se dessine : celle du récit bourgeois comme vampire du prolétariat.

Gianina (Ana Dumitrașcu) est femme de chambre pour un couple incarné par les biens installés Pierre et Marie Donnadieu (Vincent Macaigne et Mélanie Thierry), dont la générosité chrétienne n’a d’égal que leur sollicitude face à la précarité qu’ils supposent aux Roumains. En France pour ses études, actrice amatrice pour une troupe qui cherche à aider les réfugiés en mettant en scène Le Journal d’une femme, Gianina a quitté la Roumanie sa patrie, et Maria sa fille d’environ 8 ans, la laissant à sa mère, pour essayer de gagner un peu d’argent en s’occupant des intérieurs et du fils de la famille, Louen. Elle devient donc femme du foyer, mais pas pour le sien. 

Vendredi 15 mai

Le réalisateur prend au pied de la lettre la notion de journal : le film est découpé en journées (de septembre à janvier), dont les dates, si elles sont chronologiques, restent aléatoires. Il ne se contente pas d’en adopter la forme, mais de réfléchir à ce que le médium du journal dit d’un rapport au temps, celui de l’exploitation. Pour se faire, il utilise trois régimes d’image : des plans fixes pour les intérieurs guindés de la famille, des plans à l’Iphone pour se téléphoner quotidiennement entre la France et la Roumanie, le journal prenant la forme intime d’une relation à distance entre une mère et sa fille, qui tente de partager leur quotidien sans espace, et des herbiers tournés par Gianina, comme autant de souvenirs d’un présent libre de contraintes. Chaque régime d’images instaure ainsi un rapport au temps, contraint ou libéré, qui détermine la puissance d’émancipation de son personnage.

Lorsqu’elle travaille pour la famille Donnadieu, le temps se compte avec une telle insistance que sa fille, qui languit de revoir sa mère, procède à un décompte carcéral des jours, sur le mur de sa chambre. La notion de journal prend alors un sens très particulier : celui d’un temps volé par ceux qui peuvent se l’acheter (le couple n’arrête pas de répéter qu’ils ne savent pas ce qu’ils feraient sans leur femme de chambre), un temps organisé par une attente, un présent qui n’espère que le futur, qui ne vient pas, car le temps des riches passent avant le reste, même le désespoir de l’enfant d’un autre. Un intermédiaire entre ces images existent : lorsqu’elle raconte une histoire au petit Louen, la caméra quitte le visage attentif de l’enfant, au présent, pour s’aventurer dans le campagne roumaine, dont les ruines et la flore décharnée donnent toute la force de l’ironie judéenne dans son illustration d’un vieux conte roumain sur un homme qui n’a pas vu que le temps lui était compté.

Samedi 16 mai

Ce qui est alors remarquable, c’est que le peu de moments libres qu’elle possède lui servent à incarner son propre rôle de femme de chambre dans une pièce, se dédoublant dans la réduction identitaire qu’on lui impose (une femme de chambre n’a pas de vie propre, elle est un meuble de la maisonnée, une domestique, de domos, la maison) pour s’approprier un texte qui lui donne le pouvoir de s’approprier elle-même dans le rôle qu’elle s’est donnée. La moquerie perpétuelle de la femme de chambre face à la libido nourrie au fantasme enfantin de la nourrice des ses employeurs masculin de la pièce adaptée du roman de Mirbeau fait écho aux insultes ultra violentes que profère Gianina dans sa langue natale, notamment face au face au fils de la famille – qui l’appelle Jeannine – et la mère de la famille – avec un pied cassé qui force Gianina à rester sur place quelques jours de plus. Et si l’universel classisme traverse les âges et les jours, Jude nous raconte que le prolétariat de l’Europe est bel et bien celui de l’Est, ajoutant une dimension raciste à la condition de précaire. Car la domination passe nécessairement par le mépris, déguisé en bonne conscience par un pseudo engagement dans des affaires politiques dont les intéressés ne se sentent pas vraiment concernés, tant ils n’ont que le temps présent pour tenter de survivre, au jour le jour. Le présent politique du film est alors celui de la survie, qui ne tolère pas le passéisme de la mère décadente de Pierre, angoissée par la mort approchant et la perte définitive de ses forces de vie, là où la mère de Gianina continue encore de travailler à sa subsistance, parce qu’elle n’a pas le temps de se poser la question des jours qui passent. Non plus qu’il se soumet à l’organisation inébranlable, dans le futur, dans la promesse, du temps bourgeois, qui se leurre dans sa capacité à vivre. Reste Gianina, qui s’ancre dans l’espoir de briser la distance avec son petit futur.

Le Journal d’une femme de chambre de Radu Jude, prochainement au cinéma