Influenceurs cinéma : et si la vieille critique avait peur de perdre le pouvoir ? 

Éditard | Festival de Cannes 2026 – Jeudi 21 mai

Il y a, chaque année à Cannes, des polémiques qui reviennent avec la régularité des marées. On parle des robes, des selfies, des plateformes, des scandales minuscules qui occupent les chaînes d’information pendant qu’au fond des salles obscures des cinéastes tentent encore, obstinément, de fabriquer des visions du monde. Cette année, une autre (petite et discrète) querelle s’est imposée dans les conversations, les tribunes et les couloirs du Palais : celle des influenceurs cinéma.

Leur présence a suscité une avalanche de questions parfois sincères, parfois méprisantes, souvent mal posées. Sont-ils plus légitimes que la presse écrite ? Parlent-ils mieux de cinéma ? Sont-ils davantage écoutés ? Ont-ils remplacé les critiques ? Et derrière ces interrogations, il y avait surtout une vieille inquiétude française, presque patrimoniale : celle de voir un territoire symbolique changer de mains.

Et pourtant, nous écrivions.


Ces débats me parlent intimement parce qu’ils réveillent une mémoire très précise. J’ai commencé ce métier à la fin des années 1990, à l’époque où Internet apparaissait encore comme une province lointaine et suspecte du journalisme culturel. Nous écrivions déjà sur le cinéma, passionnément, quotidiennement, avec la conviction presque naïve que le numérique allait ouvrir des espaces nouveaux pour la critique. Pourtant, les attachés de presse nous regardaient souvent avec prudence, parfois avec condescendance, comme si nous étions des clandestins installés dans les marges d’un métier sérieux. Quant à une partie de la presse écrite, elle nous observait comme des intrus. Il y avait chez certains critiques une forme d’aristocratie culturelle qui considérait les sites Internet comme des territoires provisoires, des annexes peu fréquentables, des lieux sans tradition ni légitimité.

Et pourtant, nous écrivions.


Derrière les modems grinçants, derrière les interfaces maladroites et les pages mal codées de cette époque, il y avait le texte. Il y avait des nuits entières passées à discuter d’un plan, d’un raccord, d’un travelling, d’une idée de mise en scène. Il y avait cette conviction que le cinéma méritait davantage qu’un verdict instantané.

Nous utilisions un nouveau média, certes, mais ce nouveau média restait traversé par une vieille exigence : celle de la pensée. Aujourd’hui, plus personne ne songerait à refuser un entretien à un média en ligne sous prétexte qu’il est numérique. Cette bataille-là est terminée. Internet a gagné sa place dans le paysage critique. Et je regarde les influenceurs cinéma d’aujourd’hui avec cette mémoire-là en tête.

Le règne du flux

C’est sans doute pour cette raison que je ne ressens ni hostilité ni mépris envers eux. Je vois parfois dans leur énergie quelque chose qui me rappelle nos débuts : la même impatience, la même volonté de contourner les hiérarchies établies, le même désir de parler autrement des films. Beaucoup d’entre eux sont sincères, passionnés, parfois même plus curieux que certains professionnels installés depuis longtemps dans une routine critique devenue mécanique. Ils ont aussi permis à des genres longtemps négligés par la critique traditionnelle d’exister à nouveau dans les conversations : le cinéma populaire, l’animation, l’horreur, certains films de studio regardés jusque-là avec une distance ironique par une partie de la presse culturelle. Il serait absurde de nier ce qu’ils apportent.


Mais ce qui m’interroge profondément n’est pas leur présence. Ce qui m’interroge, c’est la disparition progressive de la pensée au profit du commentaire immédiat.

Car à force de réduire le cinéma à des formats toujours plus courts, à des impressions instantanées calibrées pour les algorithmes, quelque chose semble parfois se dissoudre : la relation intime et complexe entre un film et les mots capables de l’accompagner. On parle d’avis, de recommandations, de hype, de coups de cœur ou de déceptions, mais parle-t-on encore vraiment des films ? Parle-t-on encore de ce qu’ils racontent du monde, de la manière dont ils déplacent notre regard, de ce qu’ils révèlent de notre époque ou de nos propres contradictions ? Le danger n’est pas l’arrivée des influenceurs. Le danger, c’est le règne du flux permanent où le cinéma finit par devenir un simple prétexte à circulation d’opinions.

Pourquoi le texte reste essentiel


Or la pensée demande du temps. Elle demande parfois le silence après la projection. Elle demande le retour sur soi, l’écriture, la réécriture, cette lente maturation qui transforme une émotion en regard critique. Et c’est ici que le texte demeure essentiel. Non pas le texte comme signe extérieur de noblesse intellectuelle, mais le texte comme espace de résistance contre la vitesse générale. Écrire oblige à organiser sa pensée, à choisir ses mots, à préciser ce que l’on ressent réellement devant une œuvre. Un texte est une responsabilité. Il engage celui qui écrit. Il laisse une trace. Une vidéo disparaît dans le flux d’un fil Instagram ; un texte, lui, continue parfois de vivre longtemps après sa publication, comme une conversation prolongée avec le lecteur.

Ce qui est intéressant, d’ailleurs, c’est que la frontière entre influenceurs et critiques est beaucoup plus poreuse qu’on le prétend. À Cannes, depuis le début du festival, je couvre les projections pour El Watan, quotidien algérien francophone, et je collabore également avec la revue Tsounami. En observant les équipes de cette revue travailler au quotidien, je retrouve exactement ce que nous étions il y a trente ans lorsque nous fabriquions nos propres espaces critiques sur Internet.

Ce qui me frappe surtout, c’est que les critiques de Tsounami ont précisément le même âge que beaucoup de ces influenceurs et influenceuses dont on parle aujourd’hui. Ils appartiennent à la même génération, vivent dans les mêmes usages numériques, fréquentent les mêmes réseaux, maîtrisent les mêmes outils de diffusion, parlent parfois le même langage visuel et utilisent eux aussi Instagram, les réels, les formats courts et les plateformes contemporaines pour faire circuler leurs idées. La différence n’est donc pas générationnelle. Elle n’oppose pas une jeunesse frivole à une critique sérieuse. Elle est ailleurs.

Et il ne faudrait surtout pas croire que Tsounami constitue une exception isolée. Je pense aussi à Critikat, dont le travail critique continue de défendre avec rigueur une écriture du cinéma à l’heure numérique ; je pense à Super Seven, à On s’fait un ciné, à Prisme Cinéma, etc., et à tant d’autres initiatives qui, toute l’année, inventent de nouvelles manières de parler des films sans jamais abandonner l’exigence de pensée.

Beaucoup d’entre eux utilisent Twitch, organisent des lives, investissent les réseaux sociaux, dialoguent avec leur communauté dans des formats contemporains qui auraient sans doute fasciné ma génération à ses débuts. Mais ce qui demeure essentiel, c’est que derrière ces prises de parole existe presque toujours quelqu’un qui écrit. Quelqu’un pour qui le texte reste un horizon, même lorsqu’il n’apparaît pas immédiatement à l’écran. Dans leurs équipes, il y a des rédacteurs, des critiques, des gens qui continuent de croire que le cinéma mérite davantage qu’une réaction instantanée.

La véritable fracture


Et cela change tout. Parce qu’à cet instant précis, le cinéma cesse d’être un simple objet de consommation culturelle pour redevenir une œuvre qu’on interroge, qu’on traverse, qu’on tente de comprendre. Voilà pourquoi il est trop facile de réduire le débat à une opposition caricaturale entre influenceurs et presse écrite. Au sein d’une même génération, certains considèrent encore que le texte est indispensable, tandis que d’autres pensent que l’émotion instantanée suffit. La véritable fracture est là. Elle ne concerne pas l’âge. Elle concerne le rapport à la pensée. Et cette distinction vaut aussi pour une partie de la presse écrite contemporaine, qui n’échappe pas davantage à la tentation du commentaire vide, de la posture ou du jugement automatique. Le problème n’est donc pas la modernité des formats ; le problème est l’effacement progressif de la profondeur.

Le cinéma, après tout, a toujours survécu grâce à ceux qui prenaient le temps de le regarder vraiment. Les grands textes critiques n’étaient pas seulement des jugements ; ils étaient des manières d’habiter les films, d’y entrer, d’en prolonger les vibrations. Ils créaient des passerelles entre les œuvres et le monde. Et peut-être que, dans ce Festival de Cannes saturé d’images, de stories, de tapis rouges et de réactions instantanées, il devient urgent de rappeler une chose simple : le cinéma mérite encore qu’on s’arrête pour écrire sur lui. Non par nostalgie d’un âge d’or qui n’a jamais existé, mais parce qu’un film n’est vivant que lorsqu’une pensée continue de circuler autour de lui comme un feu dans la nuit.