Critique | La Bola Negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi | Compétition
La boule noire, cette espèce de monolithe kubrickien qui ancre dans son mouvement la condamnation à l’exclusion de l’humanité. La recevoir statue que Carlos (Milo Quifes) n’est pas suffisamment homme – il les aime un peu trop – pour entrer dans le cercle du Casino comme son père l’exige, car à Grenade, c’est ce qu’il faut pour exister socialement. Telle est la dramaturgie inachevée de Lorca, première œuvre ouvertement homosexuelle du poète avant qu’il ne meurt assassiné par la Phalange. S’il est bien une lutte espagnole, c’est celle de l’excavation, celle pour retrouver tous ces morts effacés par le régime franquiste, enfouis n’importe où, nulle part, et que leurs descendants cherchent encore aujourd’hui en retournant leur pays. À défaut de retrouver leurs dépouilles, Javier Calvo et Javier Ambrossi font un travail de mémoire par les lignes tracées à la main sur un papier abandonné, qui réémerge presque cent ans plus tard dans l’héritage d’un doctorant en histoire des musiques marginales, le manuscrit perdu de La Bola Negra. Comment faire l’archéologie de ce qui, en son temps, était déjà enterré bien profond dans les cavités de l’hétérosexualité ? Comment transmettre une histoire qui ne se disait pas à haute voix, sous peine de disparition ? C’est comme chercher l’aiguille dans la botte enfouie d’un soldat républicain.
La Bola Negra est un film qui se construit en trois strates (temporelles et fictionnelles) qui ne se lient pas seulement dans les échos d’une histoire queer mais par la question de la transmission de père en fils d’une vie occulte. Alberto (Carlos González), grand habitué des enquêtes sur le grain de voix des âmes brisées, reçoit un jour un appel d’un avocat qui le convoque pour la lecture du testament du père de sa mère, qu’elle ne lui a jamais vraiment présenté. C’est ainsi qu’il récupère la fin du manuscrit de Lorca, qui le pousse, non pas tant à s’intéresser à l’œuvre qu’à interroger la figure de son grand-père, conspué par sa mère qui lui en veut d’avoir été franquiste et de l’avoir abandonnée dans son enfance. Que peut-on pardonner ?
L’imbrication temporelle de son présent, avec celui du récit de son grand-père au moment de sa vingtaine, prolonge, notamment par la musique contemporaine, la fragilité d’une jeunesse confuse des bruits de trompette de l’Histoire en train de se faire. Alors, quand le film se met à rêver cette suite et fin de La Bola Negra lorcaienne, il touche enfin au cœur de son sujet, qui n’est ni la collaboration au régime franquiste, ni la capacité d’y résister, ne serait-ce que par l’art, mais la question du « choix » : comment vivre, quand on doit renoncer. Le film s’était ouvert sur une séquence presque entièrement photographique, documentant la vie d’un village royaliste perdu dans la campagne andalouse, rythmé par un quotidien de rites et de cérémonies, brisé par la surprise de se faire bombarder par ceux qu’ils accueillaient comme le Messie. C’est dans ce village qu’a grandi le grand-père d’Alberto, Sebastián (Guitarricadelafuente), qui, d’une trompette, se retrouve fusil à la main, pour survivre . Il n’y avait donc pas à proprement parler de choix dans son positionnement franquiste, seulement une violence inévitable. Il viendra plus tard, lorsqu’il rencontrera Rafael Rodríguez Rapún (Miguel Bernardeau), prisonnier dont on lui confie la garde. Il s’en éprendra jusqu’à la mort et par-delà, au travers de ce petit bout de manuscrit qu’il lui confiera comme un mot d’amour, comme le souvenir de l’histoire qu’ils n’auront pas eu, dans le récit qu’en a fait un autre. D’une jeunesse mimétique il passera à la force romantique de la rébellion, aussi bien politique qu’amoureuse.
Si les grandes tirades entre Romeo et Julio sont parfois aussi mielleuses que les acteurs qui jouent les soldats sont beaux comme des dieux, le film travaille à l’érotisme du plan en profondeur. C’est dans ce retour au corps éphébique, de ce qu’on imagine de la Grèce Antique, d’hommes décomplexés par leur nudité et trouvant la grâce dans la sueur d’un cou affaibli qui se soulève au regard de celui qui en prend soin, que la tendresse du film s’exprime le plus subversivement. Car là, il n’y a pas le choix que de désirer. Vivre de se languir. C’est là qu’a lieu l’excavation des corps tombés sous le franquisme. Leur redonner la chair vibrante et gorgée dont on les a privés. Ensevelis sous le froid glacial d’une mort enneigée, réduits en cendre, ces corps perdent leur rigidité, et se déploient, par delà les récits, par delà la mémoire, pour vivre dans le souvenir sensoriel de ceux qui ne les ont jamais connus.
La Bola Negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi, prochainement au cinéma

