Prendre le taureau par les cornes

Critique | L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen | Sélection officielle

L’œil cagneux de la bête Bardem regarde attentivement le moniteur vidéo installé dans une tente noire, protégé des intempéries et de la lumière éblouissante du soleil canarien. Il ne voit rien d’autre que l’image. Cet œil de cinéaste est le point d’accroche de la caméra de Sorogoyen pour saisir le récit d’une fuite, celle d’un père, celle d’un homme lorsqu’il doit se faire face. Esteban Martínez (Javier Bardem), réalisateur oscarisé, revient en son Espagne désertée pour tourner son nouveau film, dans l’idée de faire jouer sa fille d’une première union qu’il n’a jamais vraiment connue, Emilia (Victoria Luengo). Si le discours sur la toxicité de l’homme et de l’artiste est convenu, le film parvient régulièrement à dépasser le scénario oedipien pour comprendre le patriarcat et le paternalisme comme deux faces d’une même pièce dans la machine du cinéma, cette grande famille… Et la machine l’est par nécessité, patriarcale, puisque c’est un jeu pour grands enfants. « C’est le plus beau train électrique qu’on puisse offrir à un garçon » comprenait déjà Wells.

Focalisation interne de l’égotique

Film somme de tous les effets possibles de l’image (changement d’étalonnage, d’échelle et de valeur de plan…) qui rend souvent le tout artificiel jusqu’à la Méprise, il a au moins la vertu de réfléchir la relation à l’autre comme une question d’espace régi par des regards. Faire la mise au point sur des visages flous, les regarder ni de trop près, ni de trop loin n’est pas un simple enjeu de cinéma mais bel et bien celui d’un rapport au monde où chacun trouve la juste distance pour se faire face. Or le regard de Bardem n’existe que dans la dérobée, un regard de voyeur qui précisément ne peut pas soutenir celui d’autrui, et se dessaisit de ce qui le met face à lui-même et  sa lâcheté. Il préfère filtrer par la caméra, poser un cadre où rien ne le déborde, sauf sa colère taurine. La première séquence est à ce titre remarquable et aurait pu se suffire : Esteban, après treize ans sans contact, retrouve Emilia dans un restaurant pour l’aider dans sa carrière d’actrice, aller de l’avant, faire du cinéma, au lieu de faire une scène et ressasser le passé. Il lui redira lors du tournage, être actrice, c’est se défocaliser de soi pour laisser place à l’obsession focalisante d’un autre, le réalisateur. Lorsque Emilia quitte la table après un échange tendu, il ne peut que l’attendre, le regard dans le vide, hébété, sans endroit où se fixer, ne sachant que faire pour préserver son image face aux autres clients. Trouver une contenance, c’est bien tout l’enjeu de l’actorat. Sorogoyen a le mérite d’aller plus loin : le cinéma cristallise par le récit des questionnements qui travaillent au corps l’artiste. Au contraire, ce qui rend problématique le personnage d’Esteban consiste en ce qu’il vit et agit dans sa mise en scène qu’il est le seul à pouvoir diriger. Alors quand l’actrice se lève et se casse… Et ce que montre Sorogoyen, c’est qu’il ne s’agit pas tant d’enjeux de pouvoir mais d’un rapport biaisé à la notion de famille.

Mange ta soupe et tais-toi

Ce qui sauve le film du discours convenu sur le masculinisme comme despotisme se joue dans la circulation des scènes de repas, dans lesquelles quelque chose du lien familial se raconte et se précise. La scène d’ouverture où le père et la fille ne savent pas vraiment quoi commander (quels sont les goûts de cette personne que je ne connais plus ?), rencontrant des obstacles (le plat de spécialité n’est plus disponible) et où les plats servent de prétexte à une conversation qui a dû mal à émerger, répond à toutes les autres scènes où de la nourriture ou une boisson est partagée (ou non) entre le père et la fille. Le petit déjeuner que Esteban prend avec sa famille de passage sur le tournage cristallise ainsi tous les moments du quotidien qu’il n’a jamais partagés avec Emilia. Car la commensalité est pour nos sociétés occidentales affaire de famille et c’est précisément cela qui intéresse Sorogoyen et qui sert le mieux son film : un repas détermine à chacun une place autour de la table, dont l’autorité première est le parent (le plus souvent le père), figure nourricière pour l’enfant, ou de remontrance face à ses excès. C’est à l’aune de cette idée que prend toute sa force la longue séquence de tournage du déjeuner. Esteban, non content de la manière dont l’un des acteurs ne mangerait pas sa soupe de maquereau (à dix heures du matin), monte en colère et s’en prend à tout le monde avec violence, jusqu’au moment où il se focalise sur sa fille à qui il reproche de tenir sa cuillère comme une « gamine ». Se joue alors le renversement le plus important du film : qui d’autre que l’enfant joue à la poupée et à la dinette ? C’est peut-être là la plus belle idée du cinéaste. Le cinéma est un jeu d’enfant, donc essentiellement tyrannique. 

Not all men

Nonobstant, le film se perd en longueurs qui ne font que prouver qu’il ne faut pas séparer l’homme de l’artiste au travail, tout en s’échinant à montrer qu’Esteban a bon fond, est un être complexe : il n’est pas un si mauvais père, il a grandi depuis sa jeunesse. Mais le peut-il vraiment, grandir, si tout cela est structurel ? La contradiction, elle, grandit sans problème à mesure que le personnage d’Esteban gagne en nuance (vraiment ?) et notre sympathie (il aime tout de même sa fille, de loin), et s’« il reste humain », il reste surtout un homme. Sorogoyen joue le jeu du not all men en restant volontairement ambigu sur les actions de son personnage de pas si mauvais bougre. Alors qu’il reste un génie capricieux qui ne se montre attentif qu’envers sa progéniture, il réclame du professionnalisme de la part de ses équipes qu’il traite comme des enfants. Et rebelote lorsque la chef-opératrice refuse de rester sur un tournage aussi maltraitant envers ses employés, il envahit physiquement son espace, sa chambre tout en lui demandant de faire montre de ce fameux professionnalisme, remettant les membres du tournage à pied d’égalité avec lui, à titre de travailleurs. Des mots, toujours des mots. Et des postures d’allié. Est-ce que la nuance est vraiment possible, quand les actions ont toujours les mêmes conséquences ? Les hommes n’ont pas tous un mauvais fond mais qu’est-ce que leur forme le reste profondément. Reste alors Victoria Luengo qui arrive à résister dans l’arène face à Bardem, l’écorné vif.

https://www.youtube.com/watch?v=WJ5V0BDG6V0

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen, au cinéma le 16 mai 2026