Luxe, calme et volupté

Critique | De toutes les nuits, les amants de Sode Yukiko | Un Certain Regard

Si le cliché du cinéma japonais d’auteur était un personnage, il serait Fuyuko (Yukino Kishii) : introvertie, portée sur la sensation et la lumière, presque muet, accueillant toutes les projections des regards extérieurs. De toutes les nuits, les amants a cela d’étonnant qu’il déroule sa trajectoire arty tout en affirmant une sorte d’autodérision quant à sa condition bourgeoise. Fuyuko est correctrice en indépendant et passe ses journées chez elle devant la fenêtre de son bureau, en bonne lofi girl. Lorsque Hijiri (Misato Morita ), une collègue et amie du milieu, lui propose de sortir boire un verre, c’est toute la glace en elle qui se brise et laisse couler les flots qui irriguent sa vie. L’alcool devient pour elle la manière de s’ouvrir à une altérité qui ne faisait que rebondir sur un mutisme dangereux. C’est ainsi qu’elle rencontre Mitsutsuka (Tadanobu Asano), professeur de physique au lycée, passionné par la lumière, lors d’une après-midi au centre culturel, alors que, complètement ivre, elle lui rentre dedans. Les deux vont alors prendre l’habitude de se retrouver au café, pour qu’il lui explique comment fonctionne les particules.

Un motif se dessine tout au long du film, celui de la liquidité. Du saké renversé sur son pantalon, à la pluie qui mouille ses pieds dénudés, un soir estival d’orage, les fluides qui circulent tout au long du film renforce le cinéma de sensation dans lequel Fuyuko navigue elle-même quand elle s’adonne à ses rêveries. Dans un voyage haptique, la calligraphie et la typographie se rejoignent pour donner le goût des choses. Les kanji japonais ont cela de particulier qu’ils peuvent se prononcer de manière complètement différente selon la signification qu’on leur donne. Leur texture appelle donc à une multitude de projections poétiques sur la matière des caractères. Le film tente ainsi de s’approcher de cette conception du langage, où l’eau et le saké, qui se disent de la même transparence et qui pourtant renvoie à deux univers opposés de la liquidité pure. Seule les tâter du bout de la langue permet d’en goûter l’absolue signifiance.

En parallèle, l’obsession de Fuyuko pour la lumière et sa destination dans le cosmos dessine les contoure d’une image ouatée, que l’on voudrait saisir à pleine main et qui pourtant donne la limite du toucher et peut-être de la possibilité de la rencontre amoureuse avec son professeur de physique. Si une séquence de souvenir évoque une explication psychologique quant aux difficultés qu’elle traverse dans sa sexualité, complètement empêchée (ce qui fait qu’elles se fascinent mutuellement avec Hijiri, qui elle est décomplexée et pragmatique dans son rapport aux hommes), le film préfère in fine réfléchir le sentiment amoureux contre ses propres phrases sirupeuses jusqu’à la cirrhose : en se recentrant sur la sensualité inexistante d’une société contrainte par la pudeur (du moins à l’extérieur), il touche du doigt ce qui véritablement, à la fois politiquement et artistiquement, fait blocage dans le film artsy japonais : le goût du luxe, du calme, qui loupe la volupté. Fuyuko, tellement renfermée que son expression de soi passe par l’accueil du récit des autres, ne peut recevoir d’autre cadeau de la part de deux amies différentes et totalement opposée sur le plan libidinal qu’un parfum Chanel, l’odeur du conformisme haute gamme. Alors, quand elle emmène dîner l’homme qu’elle aime dans un restaurant étoilé (alors qu’elle ne mange que des nouilles instantanées), entièrement revêtue de vêtements de luxe que lui a donnés Hijiri, la soupe de terre qu’on lui sert en dessert sonne comme l’ultime percée d’autodérision du film, qui nous permet de comprendre pourquoi le physicien disparaît au moment où elle lui fait sa déclaration. Il lui apprendra plus tard qu’il n’était pas du tout professeur, que la vie qu’il lui a contée n’était pas la sienne. L’amour n’est peut-être pas possible dans un Japon qui ne prend plus à cœur l’ambiguïté et la complexité de la matière que ses kanji traduisent, et se perd dans la haute couture d’une tradition artsy occidentale. Il faut se souvenir que la lumière s’atténue les jours de pluie, absorbée comme Yukiko absorbe tout ce qui l’entoure, pour rendre plus intense les couleurs du monde.

De toutes les nuits, les amants de Sode Yukiko, prochainement au cinéma